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Une rencontre – Partie 1

Il lui semblait que l’odeur de l’air était particulièrement âcre. Ce matin plus que les autres. Et pourtant, il entrouvrit la fenêtre pour respirer l’atmosphère que la poussière grise rendait opaque. Ce qu’il infligeait à ses poumons était sans doute redoutable, mais il étouffait davantage dans la bulle assainie de son studio minuscule. Il referma la fenêtre et fut saisi d’une violente quinte de toux. Il but un verre d’eau, qui lui sembla plus javellisé que d’habitude, puis il attrapa sa sacoche et sortit dans le couloir.

Il se mêla à la petite foule qui marchait vers l’ascenseur et descendit jusqu’au sous-sol dans l’imposante cage qui les propulsait à grande vitesse vers les zones de transport souterrain. En sortant de l’ascenseur, il leva la tête pour faciliter l’identification par caméra et suivit le flux qui déambulait vers les wagons de métro à cinq étages où il s’engouffra lorsque l’un d’eux, arrivé à quai, ouvrit ses portes. Des agents de surveillance observaient la foule, guettant tout comportement suspect : un sourire, un rictus étrange, une nervosité quelconque, un signe de tristesse ou de joie… Toute trace d’émotion suspecte.

Le métro se mit en mouvement vers le centre de développement industriel où tous les passagers se rendaient pour travailler à divers postes. En jetant un œil à l’écran au-dessus de leur tête où des informations nationales étaient diffusées, il réalisa soudain pourquoi l’air était plus âcre et l’eau plus écœurante ce matin. C’était le 14 février.

Pour tous, cette journée ne signifiait rien, mais lui savait qu’elle avait compté. Avant de disparaître, son arrière grand-père lui avait parlé de ce jour particulier : la Saint-Valentin. Il n’avait jamais oublié l’étrangeté de cette célébration. Les couples se retrouvaient pour fêter leur amour. Ils mangeaient toutes sortes de choses étranges, sucrées, mais aussi des fleurs, lui avait expliqué son arrière-grand-père.

Mais ce qui avait marqué son esprit, c’était que ce jour spécial avait pour but de célébrer l’amour et l’érotisme. Deux sensations interdites depuis longtemps, même par la pensée. Il savait que l’amour et la volupté étaient cachés en lui, bloqués par la raison, mais bel et bien présents.

Il fut sorti de ses pensées par un regard intensivement posé sur lui. Il releva la tête et vit une femme en combinaison de comptable qui l’observait avec insistance. Il ne s’était pas suffisamment contrôlé. Depuis combien de temps elle le regardait ainsi ? Avait-il souri en pensant à son arrière-grand-père, à l’amour, à l’érotisme ? Est-ce qu’il s’était trahi, est-ce qu’elle avait pu le voir ? Il sentait les gouttes de sueur perler sous sa combinaison de métallurgiste. Il jeta un œil discret alentour, aucun des agents de surveillance ne semblait s’intéresser à lui.

Il se risqua à un autre coup d’œil dans la direction de la jeune femme. Elle le regardait toujours. Il allait détourner les yeux quand il cru voir sur le coin d’une lèvre l’ébauche d’un sourire. Dans un réflexe de peur, il faillit appeler un agent pour la dénoncer avant qu’il n’ait lui-même des ennuis, mais il se maitrisa. Il respira calmement et détourna le regard.

C’était plus fort que lui. Il voulait la voir à nouveau, vérifier ce qu’il avait cru déceler. Il tourna doucement la tête dans sa direction : le sourire était encore plus franc. Elle prenait des risques énormes, pourquoi ? Et si elle était un agent sous couverture ? On voulait peut-être tester son obéissance à la loi… Ce matin il avait toussé après avoir ouvert la fenêtre, peut-être qu’il avait attiré l’attention sur lui ? La Nation seule était habilitée à détériorer de son corps.

Ce sourire le tétanisait de peur en même temps qu’il lui procurait un plaisir étrange. Sa bouche avait maintenant repris une horizontalité neutre, mais il pouvait lire dans ses yeux un scintillement joyeux. Sans pouvoir se contrôler, il sourit à son tour, très brièvement. Puis tous deux regardèrent ailleurs. D’abord leurs pieds, puis discrètement les agents autour. Mais personne ne s’intéressait à eux.

Alors ils s’épièrent encore. Il remarqua qu’elle était belle. L’effroi avait empêché ce constat. Il ne se permettait d’ailleurs jamais de trouver quiconque beau ou belle car ce n’était pas une opinion autorisée. Mais elle était belle et ce constat provoqua une sensation agréable dans son corps. Son cœur se mit à battre plus vite mais cette fois, ce n’était pas de peur.

Dès qu’il accepta cette douceur, qu’il mit ses craintes de côté, une curiosité nouvelle commença à naître en lui. Il avait envie de la connaître, de lui parler. Chaque fois que leurs regards se croisaient, il sentait à nouveau son cœur qui s’emballait. Il aurait voulu lui poser une question, n’importe laquelle, sur son prénom, le service où elle travaillait… Mais ce contact aurait immédiatement été repéré. Il était attiré par ce que dégageait cette femme, la force de son sourire, son aura délectable, mais aussi parce qu’il avait l’impression qu’elle le comprenait, qu’elle savait à quoi il pensait et qu’elle ne le punirait pas pour cela. Au contraire, elle l’encourageait.

Il nota qu’après le dernier arrêt qui avait vu monter un flot de travailleurs et descendre d’autres, elle s’était rapprochée de lui. Elle se trouvait plus en diagonale et donc moins directement visible, mais il sentait son regard et sa présence. Il transpirait toujours, mais c’était d’excitation. Pour la première fois, une personne s’élevait au-dessus des autres, sortait de la foule. Elle avait une importance propre et cette nouveauté étrange, délicieuse, lui faisait oublier le danger. Ce n’était pas du courage, mais du désir.

Le métro freina brutalement et la foule s’agrippa pour ne pas tomber. Ce genre de secousse arrivait souvent et la masse serrée en fut à peine ébranlée. Il en profita pour se rapprocher d’elle. Ils étaient maintenant côte à côte. Ils ne pouvaient se voir, mais leurs bras se frôlaient. Et il sentit son petit doigt contre le sien. D’abord de manière imperceptible, puis plus appuyée. Elle bougeait son doigt contre le sien dans une caresse bouleversante. Il fut pris d’un incroyable vertige, d’une bouffée fiévreuse, et il ne put contenir le sourire qui le gagnait.

Il remua le doigt à son tour pour confirmer leur complicité et participer à cette union folle. Leurs petits doigts s’entremêlèrent alors et restèrent immobiles, enlacés, quelques secondes. Un bref instant pendant lequel le monde disparut. L’air puant, l’eau empoisonné, les journées dans les ateliers de travail sans fenêtre, les interdictions et la peur… Tout ce poids s’envolait et il ne sentait plus que son cœur battre et son corps vibrer au contact de ce bout de chair si doux. Des montées succulentes d’adrénaline le submergeaient par vague et ses genoux montraient des difficultés à le maintenir debout tant la sensation de bien-être électrisait son bassin. Transporté par ce plaisir unique, il se risqua même à emprisonner le doigt de la jeune femme entre son petit doigt et son annulaire. Elle y consentit quelques instants puis retira sa main. Il avait la gorge sèche. La peau de cette femme avait éveillé en lui des rêves d’ailleurs. Toute la grâce dans leurs gestes, cette puissance charnelle, ce contact unique qu’ils avaient instauré malgré les dangers, il aurait sacrifié sa vie pour en goûter davantage. Peut-être avait-il déjà renoncé à vivre en allant si loin, car si on les avait vus, la mort les attendait.

Il frissonna quand le métro marqua l’arrêt : elle avait à nouveau glissé son petit doigt contre le sien. Un flot de travailleurs descendit de la rame et la femme suivit le mouvement avec plus de lenteur que les autres, comme pour le prévenir de son départ.. Elle était à un demi pas devant lui, ralentie par la masse de travailleurs qui cherchait à descendre. Elle tourna très légèrement le visage dans sa direction, comme un geste d’adieu qui marquerait à jamais leur rencontre. Puis elle murmura dans le brouhaha des pas alentours : « Bonne Saint-Valentin ».

Et elle disparut, emportée par la masse. Il la regarda s’éloigner, sans savoir si les histoires de son arrière grand-père avaient perturbé sa raison ou s’il avait vraiment vécu ces instants. Les portes commencèrent à se fermer doucement en même temps que résonnait l’avertisseur sonore. Sans réfléchir, il avança de trois pas et se retrouva sur le quai. Le métro poursuivit sa route sans lui. Il n’était pas descendu au bon service. Il recevrait un avertissement, une remise à niveau dans un camp ou pire.

Mais la mort valait mieux que le souvenir de cet instant qu’il passerait son existence à vouloir revivre. Il continua d’observer la foule s’éloigner dans le tunnel. Toutes les silhouettes se ressemblaient maintenant. Son bonheur s’enfonçait quelque part, anonyme, dans cet abyme sombre.

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A propos d' Ema

Passionnée de mode, de design, d’art et de littérature, adepte d’un hédonisme non égocentrée : Le Plaisir est un art qui s’apprend et se partage.

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