Fragiles Certitudes

À peine 9h et il faisait déjà chaud. Pascal hésitait à sortir de sa voiture dont la climatisation épargnait à sa chemise en soie les affres de la transpiration. Malgré la mer toute proche l’air restait immobile, empli des lourdeurs salines d’une marée basse.

Néanmoins le rendez-vous était important, il fallait tout mettre au point avant midi, avant le coup de fil inquisiteur du boss. Trouver une salle de conférence avait été une galère, tout le monde était en vacances, mais le boss ne voulait rien savoir. Il y avait là la possibilité de couper l’herbe sous le pied à deux concurrents fermés pour le mois d’août, erreur stratégique sur un marché aussi concurrentiel. Mais il fallait réunir les associés, les partenaires, les deux actionnaires majeurs, et faire vite et bien, il fallait décider promptement et frapper fort. Si rien ne commencerait avant l’après-midi, il fallait s’assurer que rien ne manquât, que tout était en place, Wi-fi, projecteur, cafés et champagne frappé pour l’issue forcément tardive de ce tour de force entrepreneurial.

Le staff serait au restaurant à midi, sortie à quatorze heures, vraiment pas de temps à perdre. Décrochant la veste de lin gris-perle de son cintre, saisissant son smartphone, sa vapoteuse, sa tapotant vingt fois les poches pour s’assurer de ne rien oublier, Pascal repassait encore et encore sa check-list mentale. Enfin il descendit de la voiture, prit un gros coup de poing sur le front de la part du soleil, s’empara de sa mallette dans le coffre puis s’avança vers l’austère bâtiment gris qui dressait ses cinq étages entre un café et une boutique délabrée aux vitres passées au blanc.

Le hall préservait encore des restes de fraîcheur de la nuit, mais on sentait bien que ça ne durerait pas. Sous un film plastique, un A3 indiquait « accueil au second étage, entrez sans frapper ». Pascal escalada donc l’escalier de marbre verdâtre, sans trop se hâter. Il croisa une très jolie jeune femme, blonde à souhait, jupe courte, fine et musclée, aux talons qui claquaient délicieusement. Il lui fit, d’instinct, son sourire le plus ravageur auquel elle répondit d’un regard glacial, lèvres pincées. Bon, ça ne prenait pas à chaque fois, et puis il était encore tôt ! Parvenu au second, il fit face à une porte vitrée sur laquelle était inscrit « Accueil ».

Se fiant à la consigne affichée au rez-de-chaussée, Pascal poussa la porte sans frapper. Au moins le local était climatisé ! Derrière un vaste bureau moderne, le visage à demi caché derrière son écran, la secrétaire le regarda arriver d’un beau regard bleu aux cils ourlés et aux paupières un peu lourdes. « Bonjour ! » lança-t-elle. Il lui répondit avec cette fois un sourire parfaitement commercial et une main tendue professionnelle. Elle se leva, accepta la poignée de main, lui souhaita la bienvenue. Il considéra alors la femme face à lui, et c’était un morceau ! Vêtue d’une longue robe d’été moulante bleu pâle rayée de bleu marine, elle déploya un enchaînement de courbes, de galbes, d’arrondis moelleux et de largeurs tendres qui exagéraient vraiment. Les seins lourds faisaient corniche au dessus d’un ventre proéminent, les hanches marquaient un angle franc, on devinait les cuisses épaisses qui s’y rattachaient. Au-dessus de ce déploiement généreux de féminité apparaissait sous de denses mèches châtain l’ovale d’un visage doux et joliment équilibré. Sous un nez légèrement recourbé, un peu large, s’arrondissaient les lèvres d’une bouche étroite et charnue, dont le sourire révélait de petites dents éclatantes. Mais ce que Pascal trouvait remarquable, c’était l’étrange langueur du regard de cette femme. Les pupilles bleues, assez foncées, pétillaient néanmoins dans ces yeux dont émanait une sourde volupté, ajoutant le charnel au charnu.

Il l’écoutait distraitement lui débiter les termes de la location, tandis qu’il ne pouvait détacher son attention de ce corps étonnant. Elle était grosse, voilà, c’était entendu. Lui, il aimait les fesses fermes sur lesquelles la main glisse, les petits seins durs qui chatouillent la paume, les cuisses aux muscles longs et saillants. Il était plutôt beau gosse et payait très cher le maintien de sa silhouette qu’une quarantaine vicieuse menaçait de plus en plus sérieusement. Il ne se donnait pas autant de mal pour se taper des boudins !

Mais pourtant, alors qu’elle accompagnait ses explications de gestes amples et rapides, il peinait à faire abstraction de cette poitrine qui vibrait, de cette chair qui remuait sous le tissu fin, de ces courbes sur lesquelles le soleil jouait les Fragonard. Elle lui proposa de lui montrer la salle, deux étages plus haut. Deux personnes attendaient déjà l’ascenseur, ils décidèrent de prendre l’escalier. Pascal se retrouva donc à la remorque de Natasha, et il dut admettre non sans étonnement que ces marches devenaient pénibles au fur et à mesure. Car devant lui, à quelques dizaines de centimètres, ondulait la plus formidable paire de fesses qu’il n’ait jamais eu à contempler. Le tissu de la robe, plaqué aux formes de cette femme, dessinait les dentelles d’une culotte qui plongeait vertigineusement entre les deux globes qui balançaient. Les hanches semblaient naviguer sur une douce houle de féminité, les chevilles fortes vacillaient avec d’insoupçonnées fragilités sur de hauts talons élégamment portés. Elle traînait derrière elle des parfums de peau sucrée tiédie au soleil, de shampoing, et une eau de toilette qu’il ne connaissait pas, poivrée, qui pouvait faire penser au cannabis, au savon d’Alep… Lorsque enfin ils arrivèrent au quatrième, Pascal avait le cœur battant et était en proie à un trouble grandissant.

Il devait admettre qu’il bandait, qu’il bandait même dur, comme rarement cela lui était arrivé en de telles circonstances. Il pensait avec inquiétude à ce pantalon léger qu’il avait choisi, et à l’élasticité de son boxer qui empêcherait de dissimuler son émoi pour le moins rigide. Elle lui parlait de code d’accès, d’air conditionné, des outils disponibles, et il ne lui répondait que par demi-mots, la gorge nouée, les veines battant à ses tempes.

Elle eut un rire discret en ôtant du présentoir sur la porte une pancarte qui annonçait sobrement « LELO ».

« Oups, dit-elle, j’avais oublié d’enlever celle-ci. J’ai encore deux ou trois choses à faire dans cette salle, cette entreprise a terminé tard sa réunion d’hier. »

La montée des deux étages avait essoufflé la jeune femme et lui avait mis le rose aux pommettes. Un film diffus de sueur nimbait son front, sa poitrine se soulevait, provocante, elle était vraiment dangereusement sensuelle. Elle poussa la porte et entra. Il la suivit en essayant de placer sa mallette de façon à dissimuler sa virilité obstinément raide. Il marqua un  temps d’arrêt à la vue du tableau blanc sur lequel s’alignaient les mots « SEX TOYS », des suites de chiffres accompagnant des noms inconnus de lui tels que « SONA cruise », « ORA 2 » ou « INEZ ». Sa surprise dut se voir car Natasha dit en riant : « Eh oui, c’est un business aussi ! ». Et aussitôt Pascal fut assailli d’images mentales où la plantureuse Natasha se troussait, s’écartelait sous ses propres caresses, faisant vibrer et pénétrer en elle des jouets multicolores. Cela ne fit qu’aggraver ses turgescences et serrer son gosier déjà sec.

Peu à peu, lui donnant un léger vertige, il sentait ses pensées se resserrer sur ce désir qu’il avait de cette femme trop Femme. C’était délicieusement incongru, scandaleusement inattendu, mais surtout insupportablement réel. Il voulait pétrir cette chair, saisir à pleines mains ces fesses larges, sentir cette joue ronde contre son ventre, s’étouffer entre ces cuisses à la dévorer comme jamais. Ce n’était plus le désir ordinaire qu’il éprouvait pour ces corps faits pour ça,  ce désir-là remontait de son corps et se foutait de ses goûts dont il avait fait des certitudes.

Réalisant qu’il n’écoutait plus rien de ce qu’elle disait, puisqu’il restait à regarder ses lèvres rouges qui articulaient insupportablement son laïus professionnel, il s’excusa et demanda où se trouvaient les toilettes. Elle les lui indiqua, à droite un peu plus loin dans le couloir. S’excusant  encore, il sortit, le pas mal assuré et le souffle court. Il ferma le verrou puis se planta devant la miroir, les mains appuyées de chaque côté de la vasque.

Les choses avaient parfois une façon bien à elles de s’enchaîner. Il aurait pu supporter son envie de cette fille si le destin n’avait pas voulu que cette société de jouets pour grandes personnes vienne ajouter une note d’implacable à son émoi. Il n’osait fermer les yeux, il savait bien ce qu’il y verrait. Il pouvait entendre son souffle, ses plaintes, devinait ses parfums intimes, il la voulait, il n’en pouvait plus ! Abandonnant alors toutes ses prévenances, il se déboutonna, laissa sous le néon jaillir une érection devenue douloureuse, et se masturba comme un gamin. Crispé sur sa verge, le souffle court, essayant de ne pas faire de bruit, les yeux clos sur son fantasme de chairs abusives, il se pressa en se répétant son prénom. Quand il jouit à longs traits brûlants, il se voyait se répandre sur ses seins, son ventre, son visage…

Épuisé tout à coup, mais aussi apaisé au moins dans son corps, dans l’odeur forte de ses abondances, il se sourit pauvrement dans la glace. Après avoir nettoyé ses éclaboussements, s’être rhabillé et passé le visage à l’eau froide, il se murmura à lui-même : « OK, c’est ça, le désir ! ». Quand il rejoignit Natasha, les tableaux étaient nettoyés et ce qu’elle disait retrouvait un peu d’intérêt. Et en lui il sentait ses prévenances se dissoudre dans le champ parfumé de cette magnifique femme qui souriait dans ses simplicités magnétiques. C’était décidé, il ne partirait pas sans au moins son numéro de téléphone.

Fin

KmilleArticle écrit par Agamemenom D’Yviciaque

47 ans, des histoires plein la tête et plein la plume, porté par l’amour de ma volcanique épouse, j’ai décidé de coucher ici ces drôles d’idées. Jouer avec les mots m’est un plaisir toujours renouvelé, et j’ai trouvé ici un bien bel écrin pour vous les présenter. Bonne lecture à toutes et à tous, et merci de votre attention !

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