Amour blanc

Depuis la fenêtre de sa chambre, au deuxième étage, Julien avait une vue directe sur la cour intérieure. Il ne se lassait pas du spectacle des allées et venues incessantes des médecins et des infirmières en costumes blancs, quittant malades et blessés pour voler au secours de nouveaux arrivants.

l'érotisme de l'infirmière

Ce jour-là, les traversées précipitées de la cour avaient pris une tournure nouvelle car il pleuvait à grosses gouttes. Ce n’était pas le déluge et les soignants préféraient courir sous la pluie que devoir faire le tour de la cour par les couloirs et perdre un temps précieux. Certains qui les attendaient n’avaient pas le luxe de pouvoir attendre.

Julien trouvait étrange cette façon qu’avait l’Homme de marcher sous la pluie le dos courbé, la tête rentrée dans les épaules, comme si cette posture allait dissuader les gouttes. Il prit son calepin et commença à dessiner ces personnages tout blancs et vus de haut. Il immobilisa très vite son crayon. Il l’avait vue passer au milieu des autres. C’était elle, il le savait. Il n’avait pas besoin de voir son visage, la simple impression qu’elle laissait derrière elle suffisait à Julien pour la reconnaître entre toutes. Il songea qu’elle était peut-être en route pour venir le voir et il voulut courir vers le miroir au dessus du lavabo pour se recoiffer un peu. Il n’avait pas fait un pas qu’il s’écroula de tout son poids sur le sol.

Il avait commandé à ses jambes de le mener simplement à quelques mètres de là, mais l’apparition de la jeune femme lui avait fait oublié qu’il ne possédait plus désormais que deux béquilles faites de bois et de métal : on l’avait amputé une semaine plus tôt.

Il rampa jusqu’à son lit et s’y allongea. Il n’avait plus la force de prendre ses béquilles et d’aller se recoiffer. A quoi bon améliorer l’apparence de son visage quand on n’avait pas de jambe. On frappa à la porte. L’infirmière entra avec son sourire habituel, comme si elle avait été au service de clients d’un hôtel de luxe plutôt que de patients d’un hôpital militaire.

Elle lui demanda comment il allait, s’il voulait sortir un peu aujourd’hui, elle évoqua la météo pluvieuse, lui fit une piqure, sans jamais abandonner son sourire et sans que Julien ne parvienne à prononcer un mot. Lorsqu’elle lui annonça finalement qu’elle avait terminé et qu’elle reviendrait dans l’après-midi, Julien ouvrit finalement la bouche.

« Je vous aime. »

Elle eut l’air étonné, puis son sourire revint et elle répondit avant de sortir :

« Reposez-vous bien. Je reviens tout à l’heure. »

Julien était pétrifié par ce qu’il venait de dire. Bien sûr il l’aimait, bien sûr il s’était juré de lui dire quand il irait mieux, de la demander en mariage pour qu’elle parte d’ici avec lui… Mais pas comme ça, alors que ses sutures n’étaient pas encore cicatrisées, qu’il était encore un malade repoussant, pensait-il. Il s’en voulait, il avait peut-être perdu à jamais son unique chance de lui plaire. Et en même temps, songea-t-il, elle ne l’avait pas rejeté. Elle ne lui avait pas dit que c’était impossible, qu’il fallait qu’il raisonne son cœur ou qu’il abandonne cette folie… Elle lui avait dit :

« Je reviens tout à l’heure ».

L’espoir l’envahit peu à peu. Il retourna près de la fenêtre, sans oublier ses béquilles cette fois, et il dessina le visage de l’infirmière, en s’appliquant à reproduire ce sourire si beau qui l’avait ensorcelé. Au bout de quelques minutes, satisfait de son portrait, il le contempla un moment, bercé par le doux claquement des gouttes de pluie sur la fenêtre. Il était arrivé il y a un mois, mais ce n’était que depuis une dizaine de jours seulement qu’il avait repris conscience. Presque immédiatement, il était tombé amoureux de cette femme dont il ne connaissait toujours pas le prénom.

Il ferma les yeux pour se remémorer toutes les fois où elle était venue s’occuper de lui. Il choyait un moment en particulier dans sa mémoire, c’était arrivé deux jours plus tôt. Elle s’était penchée au-dessus de lui pour changer un pansement sur son épaule, une blessure légère, et il n’avait pu faire autrement que de regarder dans le décolleté baillant sous ses yeux. Elle ne portait pas de soutien-gorge. Sa belle poitrine blanche et ferme était nue, à quelques centimètres à peine de ses yeux, de sa bouche. Il entrevoyait son téton pointant vers le bas, effleuré par le tissu de son uniforme blanc. Il avait imaginé glisser sa main, serrer doucement ce sein velouté, caresser l’aréole entre ses doigts… Elle aurait fermé les yeux, ses lèvres se seraient pincées et sa respiration accélérée l’aurait encouragé à poursuivre.

Alors il aurait écarté le haut de son uniforme pour passer sa deuxième main, et il aurait placé chaque sein dans la paume de ses mains. Il aurait ensuite promené ses doigts le long de cette chaire ferme, douce. Elle se serait redressée, aurait fait tomber le haut de son uniforme jusqu’à la taille et sans ouvrir les yeux, elle lui aurait demandé de continuer. Il se serait redressé, il aurait mis le bout de son sein gauche dans sa bouche, il l’aurait mordillé doucement, elle aurait poussé un petit cri ; il serait passé lentement au sein droit et il aurait très fait le tour de son téton avec le bout de sa langue.

Avec un genou placé de chaque côté de son corps, l’infirmière aurait bientôt senti la bosse durcie par le désir frotter doucement entre ses cuisses. Il aurait placé ses mains sous son uniforme pour caresser ses jambes déjà partiellement dénudées et défaire les agrafes de ses bas. Sa main droite serait remonté encore un peu plus, elle aurait trouvé la bordure de sa culotte au niveau de l’aine, et il se serait faufilé doucement sous le tissu.

Il aurait trouvé sa toison chaude, bouclée, il aurait joué un peu avec les boucles, profitant des soupirs et des injonctions à poursuivre… Puis il aurait glissé un doigt jusque dans son intimité trempée de désir. Il serait entré en elle, l’aurait caressée d’abord lentement, accélérant le rythme progressivement, et il l’aurait entendu prendre du plaisir, elle aurait caressé son pénis à travers le drap, le suppliant de l’enfoncer dans ses entrailles, il aurait patienter encore un peu, qu’elle jouisse au moins une fois… Et quand sa main aurait été trempée par le fruit de son plaisir, il aurait fait surgir son sexe raide de désir. Il aurait écarté le tissu de sa culotte et doucement, il…

Julien fut propulsé en arrière dans un fracas de bruit de verres. Tout s’effondrait autour de lui et il eut à peine le temps de s’abriter sous son lit pour éviter un pan de mur qui s’effondrait. Il n’y avait plus autour de lui que des bruits d’explosion et de pierres qui s’écroulent. Un nuage de poussière l’empêchait de voir depuis sa cachette. Il criait qu’on vienne le chercher, mais il n’entendait pas même le son de sa propre voix. Ensuite, ce fut le trou noir.

Julien se réveilla quelques jours plus tard. Il avait fait parti des rares survivants du bombardement de l’hôpital militaire. Il ne se remit pourtant jamais complètement des nombreuses blessures infligées par la guerre. Le débris qu’il avait reçu sur la tête au moment du bombardement avait fixé pour toujours dans son crâne ses dernières pensées comme étant réelles. Dans le jardin de la maison de repos où il vécut encore de nombreuses années, il racontait ainsi souvent son histoire aux jeunes infirmières émotives qui la lui réclamaient toujours et qui pleuraient à chaque fois.

« Elle est morte dans mes bras, disait-il, le grand amour de ma vie. Ce n’est pas une une consolation d’avoir pu l’étreindre dans son dernier souffle, c’est une bénédiction. Je vous souhaite de connaître un jour un si grand amour. »

Et tandis que les infirmières soupiraient d’envie ou retenaient leurs larmes, Julien prenait son calepin et un crayon et dessinait invariablement le sourire radieux de l’infirmière.

Fin