Bord de Mer

Qui l’eut cru ? C’est qu’il en fallut pour en arriver là. Un divorce, au moins. Un avocat gourmand, un bon paquet d’argent aussi, quand-même. Ce qu’il avait fallu de solitude, de doutes. De cuites, aussi, il fallait bien l’avouer. Mais bon, ça se terminait. Laurent commençait à goûter enfin cette liberté retrouvée. Retrouvée ? L’avait-il jamais trouvée auparavant ? Ils s’étaient mariés affreusement jeunes, affreusement confiants tant l’un dans l’autre que chacun de leur côté. Qui l’avait emporté ? Depuis quand le mariage est-il une compétition ? Oh ça, pour réussir, ils avaient réussi. Tout. Sauf leur couple. Il lui était impossible de se souvenir exactement, de trouver LE point de départ du début de la fin. Il n’y avait pas eu un élément déclencheur particulier, une date, un lieu exact où il aurait pu, où ils auraient pu se dire « Hola, ça commence à ne plus aller ! » Lentement, furtivement, la distance s’était creusée, les silences s’étaient installés, les absences ne se justifiaient même pas, même plus.

Ah, la belle Christine, dans ses tailleurs cintrés, juchée sur ses escarpins, les cheveux tirés hauts… Sa longue silhouette jetait sa trentaine triomphante à la face des gens dans des miracles de sourires et des vertiges de jambes croisées. Et lui, lui Laurent, savait que le ramage rattrapait facilement le plumage. Elle en avait dans la tête, dans les tripes, dans la culotte ! Ça oui ! Un véritable démon, qui s’offrait en exigeant, sourcils froncés sur des orgasmes rugissants. Mais voilà, les avions, les horaires de déments, les obligations, les personnages à jouer avaient peu à peu pris place à table, dans la salle de bains, et pour elle au moins, jusqu’au lit.

C’était peut-être là que la ligne rouge avait été franchie. Rouge ? Non, grise, la frontière grise et floue entre l’admiration, l’obsession, la contemplation et le regard froid de celui qui ne croit plus à la magie. Lui n’avait pas su, pas pu passer ainsi d’une âpre discussion pleine de chiffres et d’arguments rationnels à une chevauchée brutale, crispés l’un à l’autre dans l’inconfort de leurs vêtements mal ôtés. Ça avait pourtant commencé gentiment, une fois les goinfreries de la mise en ménage passées. Quelques années écoulées leur avaient appris à se maîtriser, à ne plus se secouer ainsi l’un sur l’autre sans même savoir pourquoi. Néanmoins, aussi cochons l’un que l’autre mais sans vouloir se partager avec d’autres, ils avaient passé de nombreuses heures à hésiter sur les jouets qu’ils voulaient s’offrir, craquant sur les folies de chez LELO. C’était au moins une adresse qu’il garderait, certain qu’il saurait faire plaisir à d’autres, merci Christine au moins pour ça !

– Laurent ? Tu es avec moi ?

Laurent sursauta légèrement, aussitôt confus.

– Excuse-moi, j’étais ailleurs !

La jolie Sylvie le regardait de ses beaux yeux vert-pâle, encadrée par ses longues mèches noires. Collée à lui dans sa petite robe d’été, elle était absolument belle, résolument fraîche, terriblement féminine. Depuis deux mois ils correspondaient par blogs interposés. Elle lui avait offert de se laisser découvrir page après page, toute en vouvoiements et langage soigné, même pour évoquer ses désirs. Il avait fini par craquer, et demandé à la rencontrer en vrai. La confusion de Sylvie au téléphone était tellement sincère qu’il avait cru commettre une bourde. Ce qu’il avait senti en lui à ce moment-là, cette boule chaude dans sa poitrine, était ce qui avait manqué peut-être au commencement de son histoire avec Christine. Quelques jours plus tard il posait des congés, et sautait dans un train. Il avait réservé une suite pour ne pas trop perturber la vie de la belle, dont il savait fort peu au fond. Il y avait dormi seul la veille, puis ils s’étaient retrouvés après le petit déjeuner. Elle l’avait alors amené sur cette grève déserte où, midi approchant, la température montait sous le dôme blanchâtre d’un ciel voilé. Ils s’étaient arrêtés pour contempler le granit cerné d’écume, la mer comme de l’acier mouvant, près d’un énorme bloc de pierre verdi. Le lieu était désert, la saison touristique n’avait pas encore commencé et on était en pleine semaine.

– Je peux te ramener ici si tu veux ? Demanda-t-elle.

– Je pense y être ! Répondit-il en souriant.

– Pas suffisamment. Laisse moi faire.

Elle planta ses yeux dans les siens avec un énigmatique sourire, lui caressa la joue, puis s’accroupit face à lui. Il eut quelques secondes de naïveté à se demander ce qu’elle faisait, mais le tintement de sa boucle de ceinture lui confirma ce que son abdomen savait déjà. Laurent regarda autour de lui, inquiet, s’apprêtant instinctivement à la repousser gentiment. Mais c’est à cet instant qu’elle l’avala. Souffle coupé, cœur battant, partagé entre crainte et joie primale, il pencha la tête. Les lèvres rouges et ourlées commençaient un aller-retour savant, une langue satanique s’enroulait autour de sa turgescence naissante, des doigts redoutables cherchaient ses bourses. Levant les yeux au ciel, il les révulsa lorsqu’elle l’emmena jusqu’à sa gorge. Vaincu, Laurent relâcha ses muscles crispés, ferma les yeux et laissa cette bouche ramener le monde entier à sa seule existence. C’était comme si tout son être fondait, tombait en pluie dense jusqu’à son pubis pour couler en une cascade de vie dans la vallée de cette bouche. Il recevait la caresse, s’offrait à elle, et c’était comme si toutes ces années, ces derniers mois d’angoisse triste s’évanouissaient. Le palais somptueux glissait sur son gland, la langue voluptueuse agaçait son frein, les joues aspiraient son sang, sa vie, concentraient tout ce qu’il pouvait être en un point unique non seulement de plaisir, mais de bonheur absolu et de virilité joyeuse. Il entendait le souffle de la belle s’accélérer, le ressac rythmait de son va et vient la danse du temps tandis que le hochement de tête précis, en métronome de son orgasme, lui répondait.

Le vent semblait le traverser sans le remarquer, le soleil masqué chauffait comme un complice qui regardait ailleurs. Elle enroula les doigts autour se sa hampe, accompagnant en cadence les mouvements de ses lèvres. Il se laissa alors glisser sur la pente ascendante de ce qui devait arriver, le laissant arriver comme elle le guidait. Elle le but avec avidité, engloutit son orgasme pour qu’il fut entier. Il ne cria pas, mais exhala le plus profond, le plus vibrant, le plus sincère des soupirs d’aise. Quand il se fut apaisé, quand il eut retrouvé sa respiration, elle se releva et demanda :

– Alors, ça y est, tu es avec moi ?

– Oui, répondit-il dans un souffle.

Elle eut l’élégance de le reboutonner, et même de reboucler sa ceinture, rayonnante, et les joues encore un peu roses. Il l’embrassa dans ses parfums mêlés au varech. Elle lui prit la main et l’invita à continuer la ballade. Quand ils eurent fait quelques pas, elle lui demanda :

– Tiens, toi qui t’y connais en blogs, en as-tu déjà visité un qui s’appelle Volonté ?

– Volonté ? Non, qu’est-ce que c’est ?

– Je te montrerai quand nous serons rentrés.

Un souffle de vent décidément complice souleva sa robe et elle éclata d’un rire clair de femme heureuse, un rire qu’il entendait pour la première fois.

Fin

KmilleArticle écrit par Agamemenom D’Yviciaque

47 ans, des histoires plein la tête et plein la plume, porté par l’amour de ma volcanique épouse, j’ai décidé de coucher ici ces drôles d’idées. Jouer avec les mots m’est un plaisir toujours renouvelé, et j’ai trouvé ici un bien bel écrin pour vous les présenter. Bonne lecture à toutes et à tous, et merci de votre attention !

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