Affaire De Goût (Constance)

Dans les fauteuils et les parfums d’un salon de thé du quatrième, Constance patientait à sa table.

Le sourire carnassier d’India envahit l’écran de son téléphone et elle ne pu résister à prendre son appel… « Tu me déranges en plein préliminaires » avertit-elle toutefois son amie d’un ton sévère. India lui répondit par un petit soupir moqueur : « A l’heure où tu te contentes encore d’une mise en bouche, j’en suis déjà aux choses sérieuses ! » ses ongles crissèrent ostensiblement contre la paroi de son verre de vin.

Constance sourit à la pâtissière au tablier poudré et aux lèvres assorties qui déposait devant elle l’objet de sa convoitise.

« Souhaites-tu relancer le débat ? Je suis inépuisable sur le sujet » ajouta-t-elle, la bouche volontairement bien pleine. « Remplis-la bien, je fais de même » répliqua India joignant le geste à ses paroles « A nous deux ma belle : Vin Versus Pâtisserie. Rejouons encore cet inégal combat à l’issue transpirante de fatalité ! ».

Constance respira l’odeur sucrée de l’éclair au glaçage bien lisse dont le bout avait déjà disparu entre ses lèvres. Aucun argument d’India ne pouvait faire le poids face à ces dix-sept centimètres sublimes.

« – Tu ne peux sérieusement rivaliser, lui dit-elle. Ton breuvage est aussi évanescent que la cible de mon plaisir est ferme, bien ferme, tiède et douce contre ma langue. C’est un délice de l’avoir dans ma bouche.

– Mais les mots qui en sortent me semblent les victimes de son manque d’audace, la coupa India. Crois-moi, si cette bouche avait la chance de tremper dans un tel velours, les lèvres mouillées par ce fruit délicat, nimbées de sa brume fine… Ton discours serait différent.

– Sur la forme de la dégustation peut-être, admit Constance. Le chemin qui mène à l’objet de mon appétit promet également de nombreux allers et retours… Mais au-delà de lui ouvrir ce territoire entre mes lèvres, j’ai besoin de bien le sentir, s’y enfonçant sans répit. »

India caressa les siennes du bout des doigts. Bien qu’elle s’en défende, ce vocabulaire éveillait son envie de se mettre à table et de contre attaquer sur le terrain des saveurs.

« – Dans cette affaire tu oublies toujours le plus important Constance : le goût. A mon sens, il n’y a rien de tel que la finesse d’un nectar recueilli à la source. Un pétale de rose, à lécher, jusqu’à en éprouver la douceur… jusqu’à révéler le sel de sa peau douce, trempée sous le frottement alléché. Mes lèvres n’ont pas connaissance d’un plaisir plus délicieux que celui de froisser intimement une fleur délicate. »

Constance à présent assoiffée ne voulait pas laisser India sur sa faim. Elle avala son ultime bouchée et sentit le goût, encore tout chaud, de l’inspiration couler dans sa gorge.

« – Je savoure chaque opportunité de m’offrir un dessert. Chaque occasion de lui laisser faire connaissance avec ma langue. Mais mon plaisir a définitivement un calibre, et une vocation : les deux visant à me remplir voluptueusement la bouche ! Je l’apprécie de la première à la dernière seconde… Très doucement, du bout des lèvres, effleurer sa saveur. Progresser jusqu’au bout, là où son goût est le meilleur. Arrêter de résister et assouvir sa gourmandise, lécher sans retenue cette partie si sucrée et si douce, délicieusement sensible… Tu aimes la chantilly India ? »

Constance marque une pause, le temps de mesurer le délectable rythme frénétique adopté par la respiration de son amie.

« – Tu sais comment cela finit, si je me soumets complètement à mon désir, à mon envie… Le dessert gagne. Et je lui abandonne totalement ma bouche, dans laquelle je l’enfouis sans retenue. Encore et encore, jusqu’à la saturer de crème, fouettée par cette langue même qui n’a pas su se tenir. »

Constance goûtait sa victoire toute proche. Les soupirs et le timbre sourd des sons vibrants émis par India ne laissaient planer aucun doute. Elle assena le coup de grâce : « Dépose les armes et je peux être à ta jolie porte dans environ… » en se tournant vers l’horloge rose praline sur le mur, elle pu constater que les joues de sa jeune hôtesse avaient pris la même tonalité.

« – Disons vingt minutes, acheva-t-elle. Je te laisse le choix du vin, c’est ton rayon.

– Puisque c’est ce que tu préfères nous commencerons par le dessert, susurra India, légèrement essoufflée. Il se peut que ce soit tout ce qu’il y ait au menu, et je te préviens, j’ai commencé sans toi. »

Toutes deux raccrochèrent. Constance se dirigea vers le comptoir :

« – Vous m’en préparez deux à emporter s’il vous plaît.

– Même parfum je suppose… lui répondit la jolie pâtissière avec envie. »

Elle emballa délicatement les deux éclairs chantilly et tendit le paquet à regret.

«  – C’est pour moi, dit-elle encore, refusant d’un geste le billet tendu par Constance. Si vous me promettez de revenir prendre le thé, ou tout autre chose qui vous ferait envie, avec votre amie ? Ce n’est pas de la curiosité, je me ferai juste un plaisir d’appuyer vos arguments. En tant que professionnelle… »

Il doit faire très chaud sous ce tablier, pensa Constance en se félicitant d’y être pour quelque chose. Elle remercia tout de même avec chaleur la jeune femme et l’assura de sa prochaine visite en compagnie d’India.

India dont la bouche était pour l’heure à nourrir et Constance avait de longs projets pour elle…

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La Plume et le ScarabéeArticle écrit par La Plume et le Scarabée

Elle ne cherchait pas le plaisir d’autrui. Elle s’enchantait égoïstement du plaisir de faire plaisir » (Simone de Beauvoir).
L’encre est une muse délicieuse que j’aime voir couler et se répandre sur le papier.

L’écriture est un guide… Cédez à la tentation par le plaisir des mots.

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