La visite

L’agent immobilier a les yeux verts.

Elément insignifiant, qui ne devrait pas avoir la moindre importance dans un pareil contexte, qui n’en aurait assurément eu aucun si la potentielle acheteuse n’était pas moi. J’ai préparé scrupuleusement, avec détermination et soin une sélection de trois appartements dans son catalogue de biens. Nous avons au préalable eu quatre entretiens téléphoniques pour valider cette sélection. Tout se présentait bien. Tout était sous contrôle. Rien ne laissait présager cette catastrophe imminente, provoquée par ce menu détail : Mon agent immobilier a les yeux verts. Vert foncé en plus.

En de telles circonstances, deux solutions s’offrent à moi. Confrontée à un contact prolongé (ma psychanalyste et moi-même ayant mesuré mes limites, nous avions déterminé que le terme « prolongé » s’appliquait à une durée supérieure à vingt minutes) :

  • Je suis tenue de la joindre sur-le-champ et sur-le-numéro-d’ urgence, afin que nous puissions envisager ensemble de trouver une issue.
  • L’autre possibilité, me permettant également mais plus rapidement encore de m’extraire d’une situation dangereusement inconfortable, est la pure et simple fuite. Lâche mais efficace. Encore qu’il soit médicalement inexact de me qualifier de lâche dans ces conditions.

Une fois évacuée d’une manière ou d’une autre de ma situation de crise, ma psy Elise me fixe dans les délais les plus brefs un rendez-vous au cours duquel, grâce à l’hypnothérapie, nous me conditionnerons à endurer la proximité de l’homme aux yeux vert foncé pour davantage que vingt minutes, faute de pouvoir faire mieux. Combien de temps peut durer la visite de trois appartements ? En arrondissant généreusement, bilan inclus, il me faudrait le supporter au moins trois heures… Le problème c’est que je me trouve déjà dans sa voiture. Je n’aurais jamais dû y monter. Mais j’ai été prise au dépourvu et suis à présent en train de lutter contre les visions de toutes les façons d’être prise.

J’évite soigneusement de le regarder dans les yeux. Le vert est l’élément déclencheur. Je saisis mon téléphone et effectue un appui long sur le contact prioritaire pour que s’affiche le numéro d’Elise. Je ne sais pas ce que j’attends pour le valider. Année après année, elle a tellement obtenu de mon mental, véritablement dressé mon inconscient. Elle m’a prouvé que si ma pathologie ne peut être totalement soignée, nous pouvons tout de même la canaliser dans des cases, lui donner un cadre, la repousser. La nymphomanie ne disparaît pas mais elle se modèle, se maîtrise. Au fil des séances d’hypnose nous l’avons confinée dans un espace aux contours très précis, puis petit à petit nous l’avons réduite. Plus cet espace diminuait, moins les éléments déclencheurs avaient d’emprise. La tâche n’a pas été mince. Tout individu de sexe masculin ou féminin étant susceptible de me faire lâcher la bride.

Mais bientôt, seules les personnes de taille moyenne le pouvaient : moins d’un mètre soixante-dix ou plus d’un mètre quatre-vingt et c’était comme si s’évanouissait leur sex-appeal ! Grâce à l’hypnose, les blonds et les blondes ont perdu tout leur attrait, suivis de près par celles et ceux qui avaient la voix grave, une allure juvénile ou sportive ou encore de grandes mains. A mesure que se multipliaient par dizaines puis par centaines mes rendez-vous hebdomadaires avec Elise, le monde sensuel dont j’étais l’esclave, celui où règnent en maîtresses et sans répit mes envies, rétrécissait. Aujourd’hui ma vie est presque banale, presque facile. Tout ce chemin intérieurement parcouru pour que seul un spécimen me dépassant d’une dizaine de centimètres, à la voix douce, aux yeux verts et encore, pas trop clair, puisse me mettre en difficulté. Me mettre tout ce qu’il voudrait d’ailleurs…

Maudit agent immobilier. J’aurais dû être plus prévoyante. Exiger des appels en visiophonie. Ne pas me contenter du son et vouloir l’image. A travers un écran, le contact n’est pas direct, le désir moins fulgurant et ses effets amoindris. A présent j’en suis là : dans cette situation plus que délicate.

Il vient de m’ouvrir la portière. Absorbée dans mes pensées tourmentées comme dans un refuge, je n’ai même pas remarqué que nous sommes garés devant le premier immeuble que j’ai sélectionné. Je sors de la voiture et après la portière voilà qu’il me tient la porte, attendant patiemment que je le précède dans le hall d’entrée. Je suis sensible aux bonnes manières, c’est l’un des déclencheurs sur lesquels Elise et moi avons encore à travailler. Une bouffée de culpabilité m’envahit en pensant à ma psy ; si elle pouvait me voir en ce moment, suivre cet homme dans cette cage d’escalier. Il est occupé à justifier la panne d’ascenseur, me rassure quant au professionnalisme de l’entreprise en charge de sa réparation. Il doit attribuer mon air sombre à de l’inquiétude concernant les prestations du bâtiment. En vérité j’entends à peine ce qu’il raconte. Il me précède de deux ou trois marches et je ne peux détacher mes yeux de son remarquable petit cul, inévitable dans son chino ajusté. En cet instant il n’y qu’un type précis de prestations qui m’intéressent.

Déconcentrée, je passe totalement à côté de cette première visite. Son air un peu déçu me donne des idées qui à coup sûr rétabliraient l’extase sur son visage. Je dois contacter Elise. Une demi-heure de plus avec lui me serait fatale. De retour dans sa voiture, je le laisse à nouveau meubler la conversation tandis que je me débats avec ma responsabilité dans ce qui pourrait à tout moment se produire. Pourquoi tenter le diable… il est assez rare que plusieurs critères déclencheurs récalcitrants s’additionnent chez la même personne et je connais par cœur la marche à suivre : composer le numéro d’urgence, attendre le rappel d’Elise, fournir l’excuse qu’elle m’offre pour m’enfuir. Au plus tôt je la retrouve, au plus tôt elle me reconditionne, au plus tôt j’ai la possibilité d’être en état de reprendre rendez-vous avec cet homme la conscience tranquille et surtout sans le soumettre à mes égarements.

Mais si l’appartement de mes rêves était vendu entre temps ? Je sais pertinemment que c’est la maladie qui parle et qui souffle son venin, fournissant à mon cerveau de quoi résister irrationnellement. Mais je n’ai plus envie d’attraper mon téléphone. Pourquoi ne pas m’offrir un solide moment de guérison ? Pourquoi ne pas m’éprouver un peu, afin de savourer la satisfaction de m’être tirée toute seule de cette embuscade ? J’ai tenu une visite. Je peux recommencer.

La preuve irréfutable que je peux dépasser mes démons et faire le bon choix serait qu’un coup de cœur immobilier prenne fermement le dessus sur eux.

Alors que la preuve irréfutable que je veux danser avec mes démons pour atterrir au fond du divan de ma psy serait qu’un coup de rein me prenne fermement par derrière.

Cette fois je le regarde m’ouvrir la portière. A vaincre sans péril on triomphe sans gloire non ? Personne ne me pousse dans la gueule du loup. C’est justement l’endroit précis où la femme en moi est née. Le triomphe, c’est chaque fois que j’arrive à en sortir. Le péril, c’est quand je m’y installe volontairement pour voir ce qui va arriver. Ascenseur. Trois étages. Broutilles. La cabine est étroite et il porte un parfum intéressant. Un peu vanillé. Cela fait un mélange détonnant avec la chaleur qui monte entre mes cuisses. Cet appartement est beau mais me fait moins d’effet que lui. Je m’explique :

  • J’adore le carrelage mais j’adorerais plus encore m’y user les genoux tandis qu’il m’y prend à quatre pattes.
  • La porte d’atelier ancienne, réhabilitée en paroi de douche est remarquable. Mais ce qui le serait davantage c’est ce que ma bouche ferait à sa bite tandis qu’il s’y appuierait debout.

Mon inavouable bilan de cette visite est sans appel : je l’aurais mieux appréciée avec sa queue, où qu’il souhaite me la mettre.

Je n’ai pas lâché la bride : je l’ai incendiée et je danse sur ses cendres. Très bientôt j’aurai besoin de le toucher. Je sais que je vais le faire et que c’est une question de minutes. C’est un miracle pour sa braguette d’être restée hors de ma portée.

Nous nous trouvons à présent devant l’ultime résidence. Nouvel ascenseur. Sept étages. Il est cuit. Mais au second nous sommes rejoints par deux personnes. Je me mets derrière lui pour leur faire de la place. Je suis très près. Trop près. Tant pis pour lui, je n’aurais pas commencé par là s’il n’avait pas ce cul. Ma main effleure l’une de ses fesses. Doucement. Puis de façon plus appuyée. Je la sens, ronde et ferme. Je la caresse. Il s’est figé, a légèrement tourné la tête comme pour s’assurer que c’est bien moi dans son dos. Mais il reste stoïque et ne dit rien. Il ne se dérobe même pas à ma caresse. Arrivés au septième, il me laisse respectueusement sortir devant lui et répète l’opération après avoir déverrouillé la porte d’entrée du dernier appartement, qu’il me tient grande ouverte. Il n’y a pas qu’à elle qu’il fait cet effet.

Toujours sans commentaire, il me sourit aimablement. J’ai envie de le sucer immédiatement contre cette porte. « Entrez, me dit-il, je garde toujours le meilleur pour la fin ». Ce garçon n’a pas idée de ce qu’il est en train de me dire… Nous arpentons les volumes, pièce après pièce. Tous les signes apparaissent tel un compte à rebours : j’ai chaud et une sensation languissante se promène de mon bassin à mon ventre. Il fait sa visite, professionnel, courtois et visiblement peu perturbé par une main aux fesses pourtant magistrale. Il me fait surtout monter la température. Je veux qu’il me baise.

Il s’efface encore une fois pour me faire entrer dans la salle de bain par une porte coulissante. Je mouille déjà en passant devant lui. Il soutien mon regard, une ombre de sourire aux lèvres, me donne quelques détails mettant en valeur la pièce. Je marque une pause devant le large miroir qui surplombe une vasque en marbre blanc. Elise va vouloir me voir au moins deux fois par semaine après ça… Il se tient derrière moi les bras croisés, me demande si j’ai des questions. Mon regard se lève sur son reflet aux yeux verts que je fixe un peu trop longtemps. Il ne se démonte pas. S’il doit démonter quelque chose, faites que ce soit moi.

« Vous ne vous êtes pas offusqué de ce qui s’est passé dans l’ascenseur ». Ma voix ne trahit pas mon raz de marée intérieur. Ses yeux se plissent légèrement. Il fait un pas vers moi et répond calmement « Il m’en faut un peu plus que ça pour m’offusquer ». Mon esprit en permanence mal tourné voudrait traduire qu’il en redemande. Au moins il n’a pas l’air fâché. Il fait encore un pas. Nous nous touchons presque. Il me jauge, imperturbable. Enfin je sens sa main qui suit la courbe de mes fesses. Son reflet dans le miroir semble immobile, son regard impassible, mais pas innocent. Je me cambre légèrement. Sa main achève sa course sous mes fesses et commence à tirer sur ma jupe pour la retrousser. Mes deux mains agrippées à la vasque, je lui demande à quel point elle est solide. Il se déride un peu. L’amusement passe dans ses prunelles, sa caresse descend à la naissance de mes cuisses, puis ses doigts remontent pour suivre la dentelle de ma culotte. Il fait tout ça sans me quitter des yeux. Est-ce que le laisser faire n’est pas une forme en soi de la maîtrise de la situation ? Je ne me suis pas jetée sur lui. Je ne l’ai ni léché, ni mordu ni attrapé par les cheveux. Mes mains, ma bouche, demeurent gentiment sous contrôle tandis que le reste de mon corps se soumet docilement au sien.

Ses doigts ont franchi la barrière de dentelle, il m’adresse un nouveau sourire en me découvrant déjà mouillée pour lui. Il arpente ma chair de plus en plus trempée. Son index se glisse en moi avec une lenteur aussi délicieuse qu’exaspérante. Il s’enfonce doucement, recule et plonge encore avec douceur, s’accompagnant de son majeur. Il s’est plaqué contre moi, son souffle contre mon oreille. « Vous n’espérez pas que je considère ceci comme une négociation ? » demande-t-il à voix basse. Il me fait rire. Je me tiens si fort au marbre que je n’en sens même plus la fraicheur dans mes doigts, comme si le sang avait cessé d’y circuler. Je parviens à rétorquer « Vous n’espérez pas que je considère ceci comme un argument de vente ? ». Du vert, de l’humour, de l’excitation dans ses yeux obstinément plongés dans les miens. Soit pour me regarder avoir du plaisir, soit pour que je le regarde en train de m’en donner. Peu importe. J’aime ça.

La pulpe du bout de ses doigts vient brûler celle de mon clitoris, il le frotte, le griffe légèrement, sans s’arrêter. Il veut me voir jouir. Je menace de m’effondrer sous l’orgasme imminent mais il me soutient de son corps et interrompt ses gestes. Il tire sur ma culotte et m’en débarrasse, la laissant tomber à mes chevilles. Jamais je ne me suis laissée prendre en main de cette façon, c’est la baise la plus passive de toute ma vie. Pour un peu je soupçonnerais Elise de m’avoir conditionnée aux yeux verts sous hypnose d’une manière qui ne m’était pas venue à l’idée…

Le bruit d’une braguette qui s’ouvre est l’un de mes préférés. J’en salive autant que pour celui de l’aluminium délicat qui se déchire autour d’une tablette de chocolat. Qu’il sabre mon orgasme n’a plus la moindre importance à présent que je peux sentir sa queue si raide à travers la fine étoffe de ma jupe. D’un geste sec il la retrousse haut sur mes hanches. Deux heures que j’ai envie qu’il me la mette, qu’il me soulage de toute la tension qui me cambre à m’enflammer les reins. Je sens le bout de son sexe, lisse, brûlant, caresser le mien, s’y insinuer doucement, superficiellement, dans un léger va et vient. Il s’enfonce un peu plus mais ne se laisse pas encore aller. Il prend son temps. Se retirant tout à fait il installe ses deux mains sur mes hanches. « Regardez-moi » me murmure-t-il à l’oreille. Sa petite danse m’épuise. Sans m’en apercevoir j’ai fermé les yeux, le privant de contact visuel. Il veut que je le regarde quand il me pénètre. Ses pupilles rivées aux miennes, il ne me déçoit pas. Il me la met si fort que j’en ai les jambes tremblantes. Un bienfaisant soulagement se répand dans tout mon corps tandis que j’encaisse la brutalité de ses coups de reins répétés. Comme s’il devinait mes pensées, il me défonce sans aucune retenue. Je soutiens son regard et son rythme. Sa queue me remplit, sa prise est très profonde, c’est exactement ce dont j’avais besoin. Son souffle se saccade, il ralentit et sa main droite revient appuyer entre mes jambes. Son pouce exerce une pression douce, régulière, sur mon clitoris. Sa bite, ses doigts, il sait se servir des deux à la fois et les pousse en cadence en moi et contre moi jusqu’à me faire hurler. Il jouit en s’enfonçant violemment une dernière fois.

Nous reprenons tous les deux notre souffle. Le sien chatouille ma nuque. Il se décolle de moi. « Prenez tout le temps qu’il vous faut, je vous attends dehors » glisse-t-il contre mon cou avant de s’éclipser. Je me détourne du miroir pour échapper à l’expression narquoise de mon reflet satisfait.

J’émerge de la pièce et l’aperçoit de dos, patienter en profitant de la vue de la terrasse. Visiblement c’est son truc, profiter de la vue. Il est accoudé au bord, penché en avant. Un si joli cul et je l’ai à peine effleuré. En fin de compte ma psy sera peut-être fière de moi… Je parviens même à m’arracher à la contemplation de son postérieur pour reporter mon attention sur les lieux. Je vais faire une offre. Chaque recoin est une invitation : le plan de travail de la cuisine, le bureau intégré, l’imposante table de salle à manger sur mesure, même les marches d’escalier… je voudrais tous les tester en leur infligeant le traitement reçu par la vasque en marbre blanc. J’ai replongé. Les prestations de cet appartement se sont muées en Kâma-Sûtra grandeur nature. Il me le faut. Absolument.

« Ce bien est-il conforme à vos attentes ? » me demande mon agent immobilier, inconscient de pouvoir à tout moment se retrouver le pantalon sur les chevilles. Il a mit ses lunettes de soleil, ce qui me permets de reprendre contenance et lui faire part de ma décision. Je propose une somme qui lui donne le sourire.  « Vous ne prenez jamais le temps de la réflexion quand vous voulez quelque chose ? » La vie est courte. Je n’ai pas le temps. Il me pose un document vierge sur la table et me tend un stylo.

De retour à mon domicile je me décide à contacter Elise qui ne se doute de rien, ma situation demeurant parfaitement sous contrôle et ce depuis des semaines. Je mens en lui faisant le récit du rendez-vous le plus fructueux que j’ai eu depuis longtemps. Enfin j’annule notre séance de la semaine prochaine car j’ai un empêchement. Sur le créneau horaire qui lui est habituellement réservé j’ai dû prendre un engagement. Que ma psy elle-même m’encourage d’ailleurs à honorer car c’est un grand pas : une Contre-Visite (c’est lui qui a insisté)…

Fin

La Plume et le ScarabéeArticle écrit par La Plume et le Scarabée

« Elle ne cherchait pas le plaisir d’autrui. Elle s’enchantait égoïstement du plaisir de faire plaisir » (Simone de Beauvoir).
L’encre est une muse délicieuse que j’aime voir couler et se répandre sur le papier.

L’écriture est un guide… Cédez à la tentation par le plaisir des mots.

  • Pour écrire à La Plume et le Scarabée: laplumeetlescarabee@hotmail.com

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Elle ne cherchait pas le plaisir d'autrui. Elle s'enchantait égoïstement du plaisir de faire plaisir" (Simone de Beauvoir). L'encre est une muse délicieuse que j'aime voir couler et se répandre sur le papier. L'écriture est un guide... Cédez à la tentation par le plaisir des mots. Pour écrire à La Plume et le Scarabée: laplumeetlescarabee@hotmail.com

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