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Le Carnet

Le carnet

Durant trois semaines de l’été 1962, un étudiant américain qui résidait à Paris pour y étudier les beaux arts fit l’amour à ma femme presque tous les jours, souvent plusieurs fois dans la même journée, sans que je n’en sache jamais rien. Du moins jusqu’à aujourd’hui, plus de cinquante ans plus tard.

Le Carnet

Iris est morte ce matin.

Rongée par un cancer depuis plusieurs mois, elle avait hésité avant de me parler de l’existence de ces carnets. Elle m’avait dit finalement que comme elle allait mourir, cela n’avait plus d’importance, ou que peut-être au contraire ça en avait beaucoup. Ces carnets étaient dissimulés dans un carton de vieux draps à la cave et si je voulais savoir qui elle avait été vraiment je n’avais qu’à y jeter un œil. Elle m’avait fait promettre de ne pas les lire tant qu’elle serait encore en vie.

Il y avait douze carnets au total. Douze couleurs différentes, sur chacun d’eux étant notée la date de début et de fin de la période concernée. Environ soixante années de la vie d’Iris étaient décrites dans ces carnets. Elle avait parfois rédigé tous les jours pendant plusieurs semaines, puis plus rien pendant parfois un ou deux mois, il n’y avait aucune régularité. Le contenu était équivalent, un fouillis d’informations pouvant aller du parfum de la glace qu’avait choisi notre fils à l’âge de trois ans sur une plage bretonne comme ces trois semaines d’amour détaillées avec un étudiant américain.

Je n’avais pas besoin de réfléchir à ce que j’étais en train de faire ce fichu été 1962, Iris l’avait précisé : vingt-et-un jours de bateau avec mes collègues au large de la Corse. Je n’avais pas lu en détail tous les carnets avant de tomber sur ses aventures lubriques, c’était le seul passage écrit à l’encre rouge, comme pour mieux le retrouver en feuilletant au hasard. Écoeuré et fou de rage, j’hésitai d’abord à lire en détail toute l’histoire, mais j’en savais déjà trop, je ne pouvais résister.

Quelques jours avant que je parte en bateau, elle l’avait déjà croisé plusieurs fois dans notre quartier, près de l’Université Américaine où il allait retrouver parfois des amis. Elle mentionnait d’abord un charmant jeune homme, sportif, élancé. Chaque fois qu’il l’apercevait, il lui adressait un signe de tête ou lui envoyait un sourire qui faisait perdre ses moyens à Iris. Et la veille de mon départ, il lui proposa d’aller boire un verre. Elle refusa, en rougissant de toutes ses forces, trahissant sans aucun doute le fait qu’il ne lui était pas indifférent.

Mais le jour de mon départ, une dispute éclata entre nous. Elle était persuadée que ma croisière en bateau était en fait un voyage avec une maitresse. Notre fils étant en vacances chez sa grand-mère, toutes les pires horreurs, les rancoeurs accumulées que nous n’avions encore jamais osé lâcher, éclatèrent au grand jour. Et je partais rejoindre mes amis (et non ma maîtresse contrairement à ce qu’elle pensait) laissant derrière nous les blessures de notre violente dispute.

Je me souvenais parfaitement de ce jour. Je n’étais pas un mari très fidèle, je m’ennuyais à la maison, même si j’adorais Iris. Je ne saurais expliquer pourquoi j’avais toujours besoin d’aller me glisser dans le lit de mes collègues féminines à cette époque. Le fait qu’elle ait cédé aux avances de cet américain à cause de mes infidélités rendait ma douleur encore plus forte.

Le lendemain de mon départ, elle était sortie prendre l’air après avoir pleuré une bonne partie de la nuit et elle était à nouveau tombée sur le jeune homme. Voyant qu’elle n’allait pas bien, il l’invita à boire un café et elle se livra à lui comme à un confident. Elle lui raconta tout : mes maitresses, sa vie ennuyeuse de femme au foyer, ses envies de liberté… Les heures passaient et l’américain lui proposa de l’accompagner à un concert de jazz organisé par ses amis. Elle le suivit et passa une soirée entière à danser, rire, mettant de côté sa vie terne de femme au foyer délaissée. Elle avait près de dix ans de plus que cette bande d’étudiants heureux de vivre et insouciants et cette bouffée rafraîchissante lui faisait un bien incroyable. Alors lorsque l’étudiant américain se pencha vers elle au milieu de la nuit pour lui demander comme elle se sentait, elle l’embrassa de toutes ses forces.

Il la ramena ensuite chez lui, dans sa chambre de bonne louée au mois sous un toit parisien. Quand elle franchit le seuil de sa porte, elle fut saisie d’un doute : est-ce qu’elle n’allait pas regretter le lendemain ? Les séquelles de la dispute et les verres de vin eurent raison de ses scrupules et elle enleva elle-même la chemise de l’américain. Il était très musclé, le torse dessiné par sa plastique impeccable surmonté par de larges épaules carrées. Il n’y avait pas un seul poil, son torse était doux et elle le sera contre sa joue.

J’hésitais à poursuivre la lecture. La colère, la tristesse, le regret, l’amertume… Un mélange de sentiments douloureux. J’affrontais cette épreuve comme l’ultime punition pour mon comportement peu exemplaire et je m’infligeais la lecture jusqu’à la dernière ligne, non sans la gorge nouée et les larmes aux yeux.

Il ôta le chemisier d’Iris et contempla ses seins quelques secondes, comme pour mieux savourer le moment où il les saisirait. Puis il approcha sa bouche et avec une douceur infinie, il fit tournoyer le bout de sa langue sur un téton, puis sur l’autre. Iris avait le tournis, le plaisir qu’elle n’avait plus connu depuis tellement longtemps l’envahissait doucement. Elle sentait ses jambes flageoler et des bouffées de chaleur irradiaient dans son bassin. L’étudiant glissa une main sous sa jupe, remonta lentement le long de sa cuisse et détacha le porte-jarretelle. Il effleura ensuite sa culotte en coton que le plaisir avait commencé à humidifier.

Tout en poursuivant ses langoureuses caresses de la langue sur ses seins, il glissa un doigt sur le côté de la culotte et entama de petits cercles très doux à l’entrée de son intimité. La respiration d’Iris s’accélérait, elle sentait les vagues de plaisir monter en elle et remuait maintenant son bassin pour inviter son amant à accélérer la cadence. Il s’exécuta et fit pénétrer un doigt puis l’autre dans son intimité, les remuant d’avant en arrière de façon de plus en plus appuyée. Iris cessa de respirer de longues secondes, secouée par un spasme de plaisir incontrôlable : son premier orgasme.

Je posais le carnet quelques secondes, fermais les yeux embués par les larmes, puis repris là où j’en étais, les mains tremblantes et la tête lourde.

L’étudiant avait sorti son sexe, bien dressé, long, épais, les veines saillantes et le gland complètement découvert. Ce n’était que le deuxième sexe qu’Iris voyait, après celui de son mari. Elle trouvait celui-là particulièrement beau, excitant, il l’invitait à aller plus loin dans ses désirs, à ne s’imposer aucune limite. Elle avait envie de le mettre dans sa bouche. L’idée l’avait toujours répugnée, mais cette fois ce n’était plus une idée, c’était un désir incontrôlable. Son sexe était tiède, couvert d’un liquide un peu visqueux qu’elle goûtait avec gourmandise. A chaque plongée de sa bouche sur ce sexe qui la rendait folle, elle ne désirait qu’une chose : l’avaler toujours plus profondément au fond de sa gorge, à s’en faire vomir s’il le fallait.

Elle entendait son américain grogner de plaisir, il lui caressait les cheveux tout en profitant de l’envolée lubrique d’Iris. Il l’alerta soudain qu’il allait jouir, qu’elle devait se dégager. Elle fit tout le contraire. Elle accéléra d’avantage la cadence, enfonça d’avantage sa bouche, et lorsque les décharges de plaisir sortirent de son sexe, elle retint tout le liquide dans sa bouche avant de l’avaler goulument. Elle finit de nettoyer ensuite le pénis de son amant du bout de sa langue, le laissant épuisé et comblé, allongé sur le lit.

Ils s’endormirent ainsi dans les bras l’un de l’autre, partiellement dénudés. Le lendemain, elle se réveilla tard, une odeur de café flottait dans la petite chambre et il y avait des croissants. Iris mit quelques instants à se remémorer les événements de la veille. Elle se précipita hors du lit en se rappelant de tout, prête à bondir hors de la pièce, rouge de honte. Elle fut retenue par l’expression étonnée de l’étudiant qui se demandait ce qui lui prenait. Sa jeune naïveté, sa beauté, son corps divin, le plaisir qu’il lui avait donné la veille… Après tout, son mari s’envoyait en l’air avec sa maitresse sur un bateau, (je poussais un soupir) elle avait droit à ses vacances à elle.

Elle se déshabilla complètement, dévoilant pour la première fois son corps entièrement nu à l’étudiant qui la contemplait sans un mot. Elle s’approcha de lui, déboutonna son pantalon, ôta sa chemise et le prit par la main pour l’entraîner vers le lit. Ils s’embrassèrent de longues minutes, faisant courir leurs mains sur leurs corps enlacés, profitant de chaque caresse, jouissant du plaisir de chaque parcelle de leurs corps qui se rencontraient.

Puis elle susurra à son oreille « prends-moi… » Elle n’avait pas même terminé de prononcer ces mots qu’elle sentit le sexe son amant la pénétrer doucement mais sans hésitation. Elle en eut le souffle coupé quelques instants avant qu’il ne commence sa douce danse de va-et-vient. Elle ne pouvait retenir ses râles de plaisir, son esprit vagabondait dans des nuages de couleurs, elle parcourait des pays inconnus, traversait des sensations, divaguait dans des brumes roses comme jamais elle n’en avait connu. Elle se dégagea ensuite de sous son amant, l’allongea sur le dos et s’empala sur son sexe. Elle avait perdu toute inhibition. Leur plaisir primait sur le reste. Elle planta son regard provoquant dans le sien, et commença des mouvements montant et descendant sur le sexe gros et dur de son amant qui grimaçait de plaisir. Elle sentait les parois de son intimité frottées par ce sexe massif, elle avait l’impression que chaque recoin de son vagin était stimulé. Son corps tout entier tremblait de plaisir. Elle sentait l’extase poursuivre son ascension, comme une spirale vertigineuse, jusqu’à atteindre un nouvel éden de sensation, un orgasme incomparable qui pétrifiait son corps…

Quand elle sortit de sa torpeur, elle se mit à quatre pattes, invitant l’Américain à poursuivre l’étreinte par derrière. Elle avait des envies d’animalité. Il s’approcha et glissa son sexe d’un coup tant elle était excitée. Il la prit violemment, de longues minutes sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’elle et lui jouissent à l’unisson. Elle se redressa ensuite, collant son dos contre son torse. Il l’enlaçait de ses bras puissants, recouvrant ses seins de ses grandes mains athlétiques. Elle pouvait sentir le fruit de son plaisir couler le long de sa cuisse. Elle aimait ça.

Ils refirent l’amour une heure plus tard, après avoir bu leurs cafés. Et le lendemain… Iris abrégea ensuite sa narration, se contentant de noter quelques impressions par moment : « Il était à genou, j’étais allongée sur le dos devant lui, il me faisait aller et venir sur son sexe en me tirant par les jambes. Il ne quittait jamais des yeux son sexe pénétrant le mien avec force. J’ai joui deux fois. » « C’est moi qui ait eu l’idée : il me prenait par derrière, j’avais déjà joui, je voulais plus. Il m’a sodomisée. Il a joui rapidement, je lui ai demandé de recommencer quelques minutes plus tard. Il m’a prise à nouveau, son sexe dans mes fesses, j’ai joui trois fois. » Et ces petites descriptions se poursuivaient jusqu’à la fin des trois semaines.

Le hasard avait voulu qu’il reparte aux Etats-Unis un jour avant que je ne rentre. Elle avait passé la nuit à le pleurer avant mon retour. Elle ne l’avait plus jamais revu.

Je posai le carnet et frottai mes yeux emplis de larmes, presque soulagé d’avoir terminé la lecture. J’étais à la fois anéanti et apaisé, comme après avoir essuyé une tempête de plusieurs jours. Je rangeai les carnets dans le carton et remontai à l’appartement. Dès qu’Iris me vit entrer, elle comprit que je n’avais pas tenu parole, que j’avais lu toute son histoire avec l’Américain.

Je m’approchai de son lit, m’assis à côté d’elle, pris sa main, et dis : « je suis désolé, je n’ai pas été… » mais je ne pus terminé ma phrase. J’éclatai en sanglot, un pleur d’enfant inconsolable, j’hoquetais sans m’arrêter, tentai de parler, mais aucun son audible ne sortait. Ma tête posée sur le bord de son lit, elle caressait mes cheveux, en me murmurant des mots rassurants. Je parvins finalement à me calmer, je la regardais quelques secondes : « Je t’aime Iris. Pardon de ne pas t’avoir donné ce que tu méritais. » Elle me sourit et m’embrassa sur le front. Je reposai ma tête près d’elle et m’endormis, soulagé et apaisé. A mon réveil, elle était morte.

Durant trois semaines de l’été 1962, un étudiant américain qui résidait à Paris pour y étudier les beaux arts fit l’amour à ma femme presque tous les jours, souvent plusieurs fois dans la même journée, sans que je n’en sache jamais rien. Je ne le remercierai jamais assez de l’avoir rendue heureuse.

FIN