les confinés

Les Confinés

Ce soir, comme chaque soir, Justine est affalée sur le canapé du salon. Elle veut qu’on lui fiche la paix. Elle zappe sur la 8 et sur la 16, lit Mutine, commente l’actualité sur Twitter, poste sur Instagram des photos de son nombril et de sa main sur son pubis ou dans sa culotte. Chaque publication augmente sa visibilité sur le réseau. Des célébrités et des responsables politiques lui envoient des vidéos de leur sexe en érection. Des femmes l’insultent ou lui montrent leurs seins. Justine ne répond qu’aux commentaires des hommes.

les confinés

Bernard respecte l’humeur de sa femme. Il reste dans la chambre conjugale, fait du gainage ou se caresse les pectoraux et le sexe à travers le maillot de corps et le short de fitness en consommant du porno sur internet. Il aimerait débarquer dans le salon, casser la télé, arracher les vêtements de sa femme, écarter ses deux jambes lubriques et baiser furieusement son ventre suant plein d’exhalaison de foutre en la traitant de pute. Submergée par le plaisir, dévorée par le vice, Justine lui lancerait des regards égarés plein de reconnaissance et de soumission. Elle serait secouée par la transe de multiples orgasmes et accueillerait chaque coup de reins en râlant et en priant. Elle lui dirait des mots d’amour. Elle implorerait le pardon et une sodomie. Alors Bernard, saisissant son énorme sexe…

Mais Bernard n’ose pas. Justine n’est pas une pute. C’est une sainte. Et puis, il n’est pas sans espoir. Il sent, à cette façon qu’elle a de tripoter la télécommande, que sa femme a envie qu’on s’occupe d’elle ce soir et qu’elle ne comprendrait pas qu’il la laisse tranquille sous prétexte qu’elle le lui a ordonné.

Justine aime être au centre de l’attention, monter sur les podiums dans les boîtes de nuit pour se faire peloter par le DJ, séduire les caissières dans les supermarchés et les contrôleurs dans les TGV. Elle rappelle souvent qu’elle a posé nue pour Helmut Newton en mars 2004. Au restaurant, elle remonte sa robe, qu’elle porte sans sous-vêtements, et défie la salle du regard. Parfois, elle s’absente aux toilettes avec le serveur. Il lui arrive d’offrir sa chatte à reluquer à ses voisines. Certaines s’indignent et quittent la table, d’autres passent dessous et la caressent ou mettent la langue, ou se masturbent et font des photos.

Bernard aime sa femme. Sa liberté l’impressionne. Son autorité naturelle le rassure. Ses moues, ses petits jeux changeants, ses caprices, sa vulgarité et son exubérance l’excitent. Ce soir, elle porte un jogging de marque à l’allure rétro. Ses seins pointent sous le t-shirt oversize trop court. Elle a les cheveux défaits. Elle est sale et superbe. Elle sent la transpiration et veut qu’on sache qu’elle est souverainement cochonne.

Soudain, Bernard entend son nom résonner dans le corridor. Il se précipite hors de la chambre et vient se placer tout à côté de Justine. Mais celle-ci zappe sur le canapé et semble avoir oublié qu’elle a réclamé sa présence un instant plus tôt. Alors il sort le grand jeu et pose un genou à terre. Adoptant la posture du chevalier servant, mains jointes, il récite un poème brûlant qu’il a lu dans un manga érotique, où il est question de seins chaleureux et de rivages exotiques aux senteurs de vanille et d’automne. Justine esquisse un sourire de satisfaction. Ce trait de culture la flatte. Les intellectuels l’excitent. Les horizons tropicaux stimulent son imagination. Elle n’a rien contre le folklore médiéval. Elle jette à Bernard un regard salace, vulgaire et plein de pitié sublime, à la manière des dames du temps jadis, puis soupire, soulève son haut, se frotte impudiquement la poitrine de la main et s’étire comme un chat égyptien. Bernard retient son souffle. Les événements prennent une tournure inespérée. Il semble bien parti pour baiser sa femme.

Bernard bande comme l’étalon en rut que le maître introduit dans l’étable de la jument de race pour la féconder. Il a les yeux effarés et le feu aux tempes. Son membre viril contorsionné par la génuflexion lui procure un mal de chien, mais il tient fermement sa position à côté du canapé. Tremblant d’audace, il avance deux doigts en direction de sa femme et touche, comme par mégarde, le marbre de sa peau. Justine ne dit rien, zappe. Les doigts de Bernard remontent vers l’épaule. Justine libère son bras sans le regarder et lui agrippe brutalement les testicules. Bernard tressaille. Il éjacule de surprise dans son short. Justine libère le pénis de son mari, le flatte de la main et manœuvre le gland. Le sexe au garde à vous se tord dans tous les sens. Bernard alterne les cris de douleur et les râles de plaisir, chancelle, décharge partout autour de lui presque sans s’en apercevoir. Il se sent couillon comme Jésus qui se masturbe devant sa mère ou comme Rimbaud en Abyssinie.

Justine joue avec la bite de son mari en regardant la télévision. Elle étale le sperme sur son ventre en faisant l’essuie-glace ou renverse le membre et le colle entre ses fesses. Elle se masturbe de sa main libre et encourage la montée du plaisir en découvrant ses seins et en pinçant ses lèvres de garce. Dans l’orgasme, elle pousse le cri aigu de la femelle puma au printemps. Elle trempe son jogging et adresse des mots doux à son corps délirant. Elle plonge, en défaillant, deux doigts rageurs dans l’anus de son mari, qui sursaute. Bernard éjacule douloureusement, bande davantage, perd la tête. Il se croit autorisé à toucher un sein de Justine. Mais celle-ci se lève et part s’enfermer dans la salle de bain.

Quelques instants plus tard, Justine est sous la douche. Elle a quitté ses vêtements avec la grâce d’une reine de Saba et offert au miroir le reflet de son corps splendide. Les petits jeux pervers du salon ont attisé le feu corrupteur qui la ronge continuellement et qui l’engage toujours plus loin dans la pente du vice. L’eau qui rebondit sur sa poitrine en soulignant sa silhouette de vestale ne suffit pas à éteindre l’incendie. Justine plonge ses doigts dans les cavités de son corps avec une ardeur inextinguible. Elle agace son clitoris comme une damnée et se frotte contre les carreaux de la douche dans un mouvement de bacchante. Elle embrasse passionnément la vitre de la douche en s’adressant des mots d’amour. Elle appelle ses amants. Elle voudraient qu’ils soient tous là avec leurs mentules généreuses pour la satisfaire.

Quand Justine libère la salle de bain vers 22h, Bernard dort dans le couloir, gisant dans une mare de sperme comme un soldat à la bataille d’Eylau. Il s’est masturbé en m’attendant, se dit-elle. Il m’a épiée dans l’encoignure de la porte. Il a vu mon corps de Diane et mes caresses interdites. Il a profité de moi sans mon consentement. L’idée que Bernard ait éprouvé du plaisir à ses dépens l’insupporte. Elle lui envoie un coup de pied dans le ventre, ouvre son peignoir et assoie sa nudité martiale sur le visage de son mari endormi. Bernard se réveille en sursaut, le nez dans la vulve de sa femme. Justine se tripote le clitoris et l’arrose de foutre. Elle l’étouffe entre ses deux fesses et le tient prisonnier de la raie de son cul. Bernard demande pardon. Il veut réparer sa faute. Justine prend son temps. Elle laisse monter le plaisir, décharge une dernière fois et se lève. Elle se rend dans le salon.

Bernard a suivi sa femme docilement jusqu’à la grande fenêtre. Justine lui désigne d’un doigt sévère un gamin d’à peu près vingt ans qui boit un verre avec des amis. C’est un petit connard, lui dit-elle. Elle lui demande de lui régler son compte.

23h. Les terrasses ferment. Bernard a pris le gamin en filature avec son SUV Mercedes de nouveau riche. Dans une rue mal éclairée, il mord subitement le trottoir, percute le gosse et sort du véhicule, vêtu de noir, la tête encagoulée, un bâton à la main. Il tabasse le gamin pendant dix bonnes minutes sous la lune, puis sort son pénis et se branle. Le jeune homme sera retrouvé dans le coma, le corps couvert d’hématomes et le visage maculé de sang et de sperme.

Quand Bernard rentre chez lui, Justine l’attend dans le salon, entièrement nue, la poitrine collée contre la vitre, les reins cambrés, la croupe offerte, le ventre brûlant. Elle a vu la voiture de son mari s’éloigner lentement dans la rue. Elle l’a accompagnée du regard en se titillant le clitoris. Elle a attendu le retour de Bernard en se caressant comme une folle. Elle est terrassée par le désir et se mord les lèvres. Elle passe sa langue sur ses dents. Elles écartent les jambes.

Ses mouvements dégénérés de hanche déchaînent les passions lubriques de Bernard, qui oublie tout. Il arrache ses vêtement et court plonger son membre dressé comme l’obélisque de la Concorde dans le conduit chaleureux et réconfortant de sa femme en rut. Justine a la chatte trempée de foutre. Elle est secouée par des orgasmes à répétition, qui lui montent du fond du ventre et qui s’expriment dans un râle ininterrompu. Elle crie le nom de Bernard entre deux spasmes. Elle l’appelle son enfant. Elle lui dit qu’il est son Dieu. Elle lui dit qu’ils s’aiment et que rien ni personne ne les empêchera de s’aimer. Elle embrasse son propre reflet dans la glace, ouvre plus grandes ses jambes interminables, accueille plus profondément dans ses fesses délivrées le membre surmultiplié de son mari et accompagne chaque coup de rein d’un vagissement puissant. Elle défaille, chancelle, s’évanouit. Ses bras ruisselants de sueur glissent contre la vitre. Ses mains agrippent péniblement le cadre de la fenêtre. Ses cheveux trempés coulent sur son dos et épousent son échine ou courent devant sur ses épaules et soulignent la courbe de ses petits seins fermes. Bernard peut les prendre à pleines mains. Il est heureux comme un gosse devant un kilo de sucre. Il se goinfre, l’esprit vidé. Il baise sa femme par derrière avec la satisfaction d’un automate. Il la charge comme le taureau bravo dans l’arène. L’atmosphère de l’appartement est torride. Le couple s’anéantit dans le stupre, la barbarie savante, l’atrocité systématique et la corruption calculée. C’est un délire inexplicable, un mépris scandaleux de tout ce qu’il y a de respectable, une prostitution du raisonnement. Le promeneur égaré, à cette heure avancée de la nuit, ne pourrait pas dire si les deux ombres qu’il distingue à la fenêtre, confondues dans un halo de lumière surnaturelle, habitent au paradis ou en enfer. Bernard et Justine baisent comme au Jugement dernier, atteignent ensemble l’orgasme ultime, celui de la communion et du pardon ou de la damnation, puis roulent par terre, dans un tourbillon de foutre, et sombrent dans le sommeil et l’oubli.

Le lendemain matin vers 6h, Justine n’assiste pas à l’arrestation de Bernard par la police. Des gémissements lascifs l’ont tirée de son sommeil pendant la nuit. Elle est allée chez la voisine, qui l’attendait.

Au procès d’Olivier Folcoc, le président s’étonne qu’un père de famille se mette en tenue de commando pour tabasser son fils en pleine nuit. L’accusé répond par des sentences de café du commerce. Il dit qu’il travaille beaucoup. Il accuse les profiteurs et les assistés, qui lui ont cabossé son SUV. Il s’interroge : « Alors quoi, j’ai raté ma vie ? » Il dit qu’il n’a pas d’enfant. Le juge fait circuler des photographies d’un premier mariage et d’un enfant né il y a une vingtaine d’année. Il montre l’acte de naissance et les résultats des tests génétiques pratiqués sur un échantillon de son sperme et sur le gamin, qui est toujours dans le coma à l’hôpital. Bernard n’écoute pas. La victime, c’est lui et personne d’autre. Il n’aime pas les conflits. Il n’a eu pas le choix parce que tout le monde lui veut du mal. Il appelle sa maman morte. Dans sa conscience verrouillée à double tour, c’est la nuit. Il répond à chaque relance du tribunal :

« Ma femme et moi, nous nous aimons. »

Bernard prend quinze ans. Le procureur a requis la clémence pour les idiots. Justine n’assiste pas au verdict. Elle est allée se faire foutre par un ponte du barreau et n’a plus jamais donné de ses nouvelles. Bernard est en prison. Il attend sa femme comme une sentinelle, la bite au garde à vous.

Fin

Emmanuelle MArticle écrit par Emmanuelle M

Emmanuelle M. est née le 21 décembre 1977. Elle est experte en informatique.

Elle purge actuellement une peine de prison pour exhibitionnisme et écrit des récits intimes depuis sa cellule, pour passer le temps.