NOIR D’ANCRE

Je n’ai jamais vraiment retrouvé le sommeil. Les nuits, ces nuits qui nous ont appartenu comme à personne au monde, ces nuits qui nous ont fait chavirer tant de fois, sans que nous sachions si les étoiles étaient dans le ciel ou dans nos yeux, ces nuits sont devenues des trous noirs, des abysses insondables, des cauchemars éveillés.

NOIR D’ANCRE

Cette nuit, cela fera un an.

Près de quatre cent nuits passées avec toi, sans toi.

Il y a longtemps que mes amis ont cessé d’oser me conseiller de refaire ma vie, il ne s’agit pas de t’oublier, non bien sûr, disaient-ils, ni de te trahir, car ce n’est pas une trahison, à vingt ans, de refaire sa vie, de passer à autre chose, à quelqu’un d’autre, tu aurais aimé, tu aurais voulu… Combien de fois ai-je claqué la porte sur ces imbécillités ?

Près de quatre cent nuits passées avec toi, sans toi.

Près de quatre cent nuits allongée, immobile, fixant le noir, voyageant dans l’infini de mon regard aveugle, errant à la surface de l’océan, sans phare ni boussole. Les microscopiques fusées, les serpentins fugitifs virevoltant à la surface de mes yeux grand ouverts sur l’ombre sont la réminiscence de cette voûte étoilée que nous contemplions, extasiés, repus, enivrés, couverts de sueur et de sel, seuls au milieu de l’immensité marine. Mon lit est bateau, radeau et je dérive jusqu’à ce qu’enfin, exténuée, je sombre parfois quelques heures.

Je sombre…

Rien ni personne ne te remplacera. Mon corps est mort avec le tien. Il ne revit que dans le rêve que je fais de toi, chaque nuit.

Chaque nuit, au cœur des ténèbres, quand du pied j’ai touché le fond et entreprends de revenir à la surface, la lumière surgit, cette lumière qui s’amplifie, baigne les eaux, irréelle, à mesure que je remonte vers la frontière fluide entre mer et ciel, dans un tourbillon de bulles, un essaim de perles solaires, au milieu des rubans argentés de minuscules poissons. Je sens l’eau sur mon corps entièrement nu, mon corps de vingt ans, ma peau lisse et brune de vingt ans, et je jaillis à la surface du monde dans un éclat de joie, je traverse le miroir splendide du grand été méditerranéen, bleu et blanc, bleu et or. Et tu ris, et tu me tends la main, et tu me hisses vers toi comme tu hâlerais un poisson, une sirène dis-tu et tu me plaques sur toi, encore ruisselante, suffocante, fraîche contre ton corps brûlant, et tu me serres à m’étouffer, tu t’ancres en moi sans me laisser le temps de reprendre ma respiration, et je crie sur tes lèvres, je râle sur tes lèvres, je scarifie ton dos, je me laisse envahir, je t’encastre en moi, il n’y a pas un millimètre entre nos chairs, pas un souffle entre nos bouches qui s’entredévorent.

J’étais une petite fille. Sage, studieuse, prudente, pudique, passant d’amours platoniques en fantasmes romantiques.

C’était une petite fille, assise à la terrasse du café en compagnie d’un livre, que tu avais abordée un matin. Je t’avais remarqué, les jours précédents, il eut été difficile de faire autrement. Ton voilier était le premier amarré au ponton juste en face de l’unique café bénéficiant du soleil matinal. J’avais du mal à te donner un âge. Mince, musclé, sec, athlétique juste ce qu’il faut, allure de marin, gabarit de plongeur, tu pouvais avoir vingt ans comme trente. Tous les matins tu préparais méticuleusement ton bateau, roulait les bouts, rangeait les fusils, les harpons, les ceintures de plombs, les bouées.

Je t’observais à la dérobée. Tu me rappelais quelqu’un, sans que je parvienne à savoir qui. Ces cheveux et ces yeux sombres, légèrement cernés, ce nez un peu trop long, cet air lointain, presque absent, comme si tu n’étais pas tout à fait là. J’avais l’impression de te connaître. Pourtant, c’était impossible, je venais pour la première fois dans cette île, tu étais manifestement étranger, italien si j’en jugeais le pavillon qui flottait sur ton bateau.

J’étais une petite fille, malgré mes dix neuf ans dans quelques jours, quand, contre toute attente, tu étais venu t’asseoir à la table à côté et avais commandé un ristretto. Jamais tu ne venais au café avant de larguer les amarres. Ton bateau prêt, tu les détachais des bollards, tu sautais à bord, agile comme un chat, tu manœuvrais avec aisance sans même regarder derrière toi pour sortir de l’enchevêtrement de bateaux serrés flanc à flanc et je te regardais t’éloigner dans le chenal jusqu’à disparaître à l’horizon, petite voile bleu égée fondue dans l’azur parfait.

Je replongeais dans mon livre et t’oubliais jusqu’au lendemain matin.

Mais ce matin-là, tu avais commandé un ristretto, tu l’avais dégusté, j’avais remarqué la petite trace de mousse sur tes lèvres, et cette petite trace avait jeté un frisson sur ma peau, inattendu, inconnu. J’avais senti le goût de ce café, la texture de la mousse légère, j’avais eu l’envie irraisonnée de passer le bout de ma langue sur ta lèvre. J’en étais restée interdite. J’en avais rougi, certainement, sous le hâle, et cela ne s’était pas arrangé lorsque, sans même me regarder, car tu regardais ailleurs, au loin, tu avais parlé, tu avais dit, en français, avec une voix un peu rauque que j’entendais pour la première fois et une délicieuse pointe d’accent, tu avais distinctement dit « je t’emmène ? »

Je m’étais demandé à qui tu posais cette question qui n’en était pas vraiment une. D’évidence, ce ne pouvait être qu’à moi, nous étions seuls à cette terrasse.

« Emmenez-moi au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles… ». La chanson d’Aznavour que chantait en boucle ma mère quand j’étais petite fille résonnait à mes oreilles. J’étais toujours une petite fille, mais pour quelques secondes encore seulement. Car l’instant suivant, je répondais par une question qui n’en était pas une non plus : « on y va ? »

Je me suis levée, je ne te regardais pas, je n’osais pas, je me suis dirigée vers le bateau. Pour m’aider à sauter du quai sur le pont, tu m’as tendu la main. J’ai vu sur ton poignet le tatouage noir d’une ancre de marine. Je me suis assise à l’avant, sur le bout du nez du bateau, les jambes pendant au-dessus des flots, tournée vers le soleil, vers l’horizon, vers l’inconnu.

Nous n’avons pas échangé un mot. Tu traçais droit devant et le bateau filait, buvait l’eau lisse du matin, et les poissons volants lui ouvraient la voie. Nous n’avons rien dit jusqu’à cette crique entourée de falaises blanches dont les enfractuosités étaient autant de nids pour les oiseaux marins. Tu avais proposé d’y faire halte. Tu avais laissé le bateau courir sur son erre puis tu m’avais demandé de prendre l’ancre et de me préparer à mouiller. Je ne connaissais guère les termes de marine. Tu devais t’en douter, car tu m’avais alors dit avec un clin d’œil « oui, mademoiselle, on ne jette pas l’ancre, on mouille. Votre langue française est toujours riche de sens, parfois doubles, parfois troubles ! » C’était la première fois que je te voyais rire et tu semblais si heureux, debout dans le vent.

Mon apprentissage n’a pas été long. Dans cette crique, puis dans toutes celles où nous mouillerions les jours suivants, j’ai tout appris. J’ai appris à ne pas résister aux vents contraires, j’ai appris à me laisser porter par les courants chauds qui inondaient mon corps, j’ai appris que la pièce métallique centrale de l’ancre s’appelait la verge. J’ai découvert qu’une femme habitait mon corps, que je rencontrais pour la première fois, j’ai appris à me déshabiller sous le regard d’un homme, à rester nue, debout dans la lumière, face au ciel, j’ai appris à me livrer à la chaleur du soleil jusqu’à ce que s’embrase mon corps, jusqu’à ce que s’ouvrent mes cuisses et que mon sexe soit porté à incandescence. J’ai appris à caresser comme tu caressais, des heures entières à déchiffrer chaque parcelle de nos peaux du bout des doigts, du bout des lèvres, puis à pleines mains, à pleine bouche. J’ai appris le lent tangage des corps dans l’étreinte amoureuse, le ressac indéfiniment recommencé, la marée montante du désir et la marée basse de l’abandon repus, j’ai entendu l’écho de nos jouissances rebondir sur la roche et faire s’envoler les cormorans, j’ai senti ton plaisir jaillir en moi comme la vague s’engouffre dans les grottes marines, j’ai affronté les tempêtes de force dix qui nous laissaient haletants sur le sable, accrochés l’un à l’autre comme des naufragés.

Nous rentrions à peine aux ports, nous vivions au plus loin des autres, presque sans mots, sinon pour parler de mer et d’amour, pour dire la lumière et l’eau, l’éblouissement de nos yeux, l’explosion de nos sens, l’adoration de nos corps.

Cela aurait pu durer jusqu’à la fin des temps.

Mon corps est froid depuis cette nuit où tu n’es pas remonté à bord. Tu n’aimais rien tant que ces plongées nocturnes qui m’effrayaient. J’avais bien tenté de te suivre, mais ce monde glauque sans toit ni fond, que perçait à peine la torche, m’angoissait. On ne plonge jamais seul m’a-t-on dit plus tard, mais qui aurait osé te l’interdire ? Tu n’es jamais revenu. On a retrouvé ton corps, échoué, glacé. J’aurais voulu ne pas le voir.

La nuit est tombée, définitivement sur mon corps froid. Mon sexe s’est refermé comme un coquillage, hermétique, impénétrable.

Parfois, quand l’eau de la nuit est trop noire, quand mon pied ne touche pas le fond, quand je convoque en vain les étoiles, je rallume la lumière, je me lève, je travaille jusqu’à ce que ma tête tombe sur la feuille ou le clavier. Veille dans le halo de la lampe L’homme au gant, reproduction de ce tableau du Titien qui m’avait tant frappé au Louvre. Son visage sort de l’ombre comme le tien hante mes nuits. Je n’ai pas de photo de toi, seulement ce jeune homme sombre et doux, car j’ai trouvé, depuis que tu es mort, à qui tu ressemblais tant.

Cette nuit, cela fera un an. Près de quatre cent nuits avec toi, sans toi.

Le jeune homme au gant veille sur mon insomnie. J’écris ton nom sur le clavier de mon ordinateur. Je t’écris des mots sans suite ni fin. Sans fin car je tombe, je coule, je sombre dans un sommeil lourd, pelotonnée dans cette grande chemise en soie indienne que tu m’avais donnée.

Un souffle sur ma joue. Un souffle chaud, brûlant même. Effleure le lobe de mon oreille. Un souffle humide, un petit bruit mouillé, un mot susurré que je ne comprends pas mais peut-être est-ce un mot étranger. Des lèvres descendent le long de mon cou, des doigts soulèvent mes cheveux, des mains prennent ma tête doucement, l’enserrent, la bouche poursuit son chemin sur la nuque. Les mains embrouillent les cheveux, caressent les épaules, écartent les bords de la soie, glissent, parallèles, dans l’échancrure, s’immiscent sous le tissus, les paumes enferment mes seins, la pulpe des deux index dessine sur les mamelons. Des profondeurs endormies, ensevelies de mon corps mort sourd une chaleur oubliée, ma bouche s’ouvre pour happer l’air qui arrive, qui m’irrigue enfin, un soupir va naître, des lèvres s’en emparent, le boivent instantanément, et la langue suave va cueillir dans ma bouche le gémissement qui fuse. Une langue au goût mêlé de sel et de café.

Je ne respire plus, je suis en apnée, les mains descendent sur mon ventre et je bascule, je gîte doucement, je lâche prise, mes bras ouverts, mes paumes au ciel, et les mains chaudes, lentement, saintement, descendent toujours, la soie murmure, les doigts se présentent, se font reconnaître, patiemment, sûrement, à l’entrée. Le coquillage s’entrebâille, la petite perle secrète, luisante, nacrée, roule et enfle sous l’index connu, les cuisses s’ouvrent comme un compas de chair et la vague de désir submerge tout le corps impatient, le soulève, l’arcboute. J’implore les doigts d’ouvrir enfin la voie au sexe retrouvé, dur et doux, impérieux et habile.

Je hurle et mon cri me réveille en sursaut. Ma main te cherche, ma main humide, mes seins dressés, mes lèvres mouillées t’appellent, mes lèvres abandonnées palpitent comme un papillon affolé, je te cherche dans le petit jour qui se lève, ma main rencontre un objet doux et velouté comme une peau, je tressaille, me redresse, allume la lampe. C’est un gant de peau beige avec un revers, un gant longtemps porté si j’en juge par sa couleur grisée par endroits, un gant qui ne m’appartient pas mais que j’ai pourtant, il me semble, déjà vu. Quelqu’un est là, j’en suis certaine. Quelqu’un est entré pendant mon sommeil.

J’inspecte les pièces, personne, pas d’autre bruit dans cette aube pale que ma respiration haletante et le lointain grondement de la marée montante. Un rayon de lumière entre dans le bureau à travers les persiennes, un rayon illumine le visage du jeune vénitien, le fait saillir du fond charbonneux du tableau. Au-dessus du col immaculé de la chemise, le cou semble frémir. Il regarde vers la fenêtre, celle qui donne sur le large.

Le jeune homme de Tiziano Vecellio, dit le Titien, n’a plus de gant à sa main gauche.

Sur son poignet est tatouée une ancre.

Isabelle CousteilArticle écrit par Isabelle Cousteil

Ancienne élève des classes préparatoires à l’École Normale Supérieure, Isabelle Cousteil est titulaire d’une licence d’Histoire et d’une maîtrise de Conservation et Aménagement du Patrimoine et de l’Environnement (Institut d’Art et d’Archéologie – Sorbonne Paris IV).

Elle se spécialise dans les domaines de la muséologie, de la scénarisation et de la communication culturelle, dirige trois entreprises d’ingénierie culturelle et de production d’événements (Agence Ithaque, Agence Aden et société DT Productions) et remporte plusieurs prix (Fondation de France, Fondation Jacques Douce, trophée Euromanager, prix Unesco-Admical…).

Parmi les projets réalisés figurent le Musée du Baroque, le Musée de l’Impression sur Étoffes de Mulhouse, le transfert des cendres de René Cassin au Panthéon, la mise en valeur de Notre-Dame de Paris, du Panthéon, l’Année Clément Ader, les expositions-événements de l’Espace K George V, la cérémonie d’ouverture des dix-huitièmes Jeux Méditerranéens etc.

Elle passe plusieurs années au sein du cinquième groupe de communication européen, IP-Havas Intermédiation, en tant que directrice du développement marketing événementiel, puis attachée à la Présidence et enfin directrice de la communication et des relations internationales.

Elle reprend en 1999 une activité indépendante de conseil et de direction de projets culturels et de communication auprès de clients tels que Nathan, Pathé Régie, France 3, Éditis, Sephora, Vinci monuments historiques, À Nous Paris, Les Nuits des Musiciens, Banlieues Bleues, la Ville et la Cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay etc.

En 2003, elle initie avec Jean-Marie Prouvèze, éclairagiste et directeur photo, le collectif LUMA destiné à la mise en valeur de sites et monuments par la lumière et l’image. Ils développent plusieurs projets d’installations lumières, notamment dans le cadre des Nuits Blanches. Elle s’investit également dans le domaine du spectacle vivant (présidente des Studios de Cirque de Marseille durant 3 ans).

Elle intervient ponctuellement dans différentes écoles et universités (Sorbonne Paris IV, Université Libre de Bruxelles, IRCOM, CNFPT, ENSAAMA-Olivier de Serres) et est vice-présidente de Parage (centre d’études et de rencontres dédié à l’anthropologie de l’art).

Depuis 2008, elle accorde une place croissante à l’écriture sous toutes ses formes, et au partage de l’écrit, de la lecture et du théâtre (notamment en milieu scolaire et para-hospitalier). Elle fut notamment récompensée pour Par la fenêtre (2014, finaliste du prix Sarane Alexandrian / Société des Gens de Lettres) et pour Derrière la clôture (2015, seconde place du prix Hemingway).