Ce Noir Sera Parfait – Épisode 2 : Ne craignez rien, Madame

Ce texte appartient à une série d’histoires qui se suivent, rendez-vous ici pour découvrir la première : Savez-vous, cher Antoine…

 

Outre les jambes, leur pureté, la nature avait doté Héliette Berthoux d’autres attraits, notamment d’une poitrine somptueuse, également d’une bouche je-ne-vous-dis-que-ça, mais encore de grands yeux bruns – qu’elle avait myopes comme il fallait pour en pâmer les plus stoïques –, n’omettons pas sa taille !… Cet endroit-là, précisément, lui était rétréci à souhait : quand elle se mettait autour une ceinture, c’était même à la prendre pour une amphore gauloise, toute étranglée sous son 95C, le torse entier lui pavanant sur des hanches fleuries…

Ne craignez rien, Madame

Dans leurs rêves les plus égarés, et à considérer « le problème » sous l’angle qui était le leur, celui d’une inespérée fornication, les profs avaient été d’emblée d’accord : la dame méritait là de répétés hommages.

Là, par l’envers ! Par où les hanches lui fleurissaient.

Quant audit « problème », il exigeait, de leur point de vue, d’être traité avec le sérieux requis, c’est-à-dire au minimum à mains puissantes – certains allant jusqu’à en appeler à un instinct de meurtre –, ceci expliquant cela : outre l’inventaire déjà mentionné de sa notable anatomie, Héliette Berthoux avait des fesses en parfaite déclinaison.

Aussi, dans leur salle, pendant une pause, à la moindre occasion, ses admirateurs se surprenaient-ils à lui livrer un combat qui lui fût digne, l’un décrivant les merveilles dont elle disposait au bas du râble d’une rondeur à proportion de celle du monde, un autre les supputant fermes, délicieusement fermes, un troisième se les divaguant offertes, ah, mon cher, mon très cher ami !…

Les plaisanteries, alors, fusaient, s’égaraient en de plus coupables suffocations, ah ça, mon cher, vous avez raison, la faille vertigineuse !… Ah, cher ami, ce sillon !… Ah, mon Dieu, le suivre, ce sillon, depuis sa naissance jusqu’à épuisement, de la frise des reins le suivre à l’aveugle, à récupérer par l’avant l’estuaire humide, le suivre pour descendre… Et descendre davantage ! Descendre doucement ! Puis, du regard, continuer de la sorte, des deux mains fébrilement descendre… Ces mains, enfin – les miennes ! –, à la survoler…

— La survoler ? La monter, oui !

— La fièvre le disputant en pareille circonstance à l’hésitation, rétorquait l’autre, moins trivialement, je ne sais pas pour vous, mes chers amis et néanmoins confrères, j’en ai, moi, le cerveau tout gagné : il ne m’en faudrait pas davantage pour que la fièvre me la rétame sur-le-champ, l’hésitation !

Ils riaient.

— Tenez, je m’y vois !… Je m’imagine les écarter, ces fesses !… Les dévaliser !… Et moi, ne me censurant plus, à me libérer les mains totalement, à les dévaster tout entières, ces harmonieuses brioches, à me fondre en elles, dans leur soleil caché…

— Ah, pas mal, cette histoire de soleil caché !

— Un peu surfait, non ?

La conclusion se profilait, l’un ou l’autre ayant à prendre un train, ou filer à un cours, sinon que la séparation des bougres ressemblait quelquefois à l’une de ces sorties de théâtre de boulevard où les acteurs ne se quittent que pour réapparaître.

— Bon, allez, à plus tard, mes amis, je m’en vais corriger mes copies !

— Déjà revenu ?

— Figurez-vous que je n’y arrive pas ! Impossible de me concentrer ! Notre badinage me les a mises en tête, ces brioches, j’ai même un peu honte de m’être autant échauffé devant vous !

— Mais n’en fais rien, Jean, au contraire ! Continue ! Raconte !

— Non !

— Lâche ! Dégonflé !

— Vas-y, développe !

— Eh bien, puisque vous insistez !… Sitôt les copies sorties de ma sacoche, rien à faire ! Comme paralysé ! Je les voyais, ces rondeurs de la Berthoux, mais je les voyais physiquement, impossible d’entreprendre quoique ce soit, de tenir ne serait-ce que mon stylo rouge !… Elles étaient là, devant mes yeux, ou plutôt à l’intérieur, à me brouiller de partout dans le crâne ; de leurs plénitudes, à me suffoquer !…

— Encore !

— Mais sois plus concret ! Ça manque de détails, tout ça !

— Que vous dire ? sinon que je m’en trouvai tout à coup incapable de rien, absolument incapable, à l’exception de m’enfoncer en elles d’admiration…

— Oh ! D’admiration ? Hypocrite !

— Je vous l’accorde, chers collègues, à m’enfoncer en elles d’un peu plus que d’admiration, ces fesses, mais ne riez pas, ne vous moquez pas, car c’en sera bientôt à un autre d’entre nous de partager ses fantasmes… Il nous reste un bon quart d’heure… Nous verrons alors qui de nous la belle Héliette remplit le cœur plus qu’à ras bord !

— Ah oui, le cœur ?

— Le cœur !

Le jeu auquel s’adonnaient les plus hurluberlus des profs était subitement revenu à l’esprit d’Antoine – pourquoi cette scène-ci ? –, le souvenir lui était remonté dès qu’il eût annoncé à sa supérieure qu’il allait recommencer son entrée dans le bureau… À lui, cette fois, de sortir ; à lui, de reparaître… Mais reparaître pour elle, à sa demande, à tout le moins dans la complicité qu’elle avait instaurée, à n’avoir d’yeux que pour elle, de ceux qu’on lui jetait « à l’ordinaire » bien bas, qu’elle tolérait, dont elle s’amusait pourvu qu’ils soient fugaces, mais les siens, à lui, Antoine, à ne pas feindre de les ignorer, les inviter au contraire sur elle, la parcourir… Pénétrant de nouveau dans la pièce, il plongerait littéralement en elle, la regarderait, la dénuderait, la démunirait, la saurait à lui, elle y consentirait, il la saccagerait, irait pour elle jusqu’à l’injure, une chienne !

Antoine ouvrit la porte, la referma, patienta plusieurs secondes dans le couloir, frappa – deux coups brefs –, n’attendit pas que la voix l’autorise…

— C’est mieux ! lui fit-elle. Mais vous n’avez pas eu encore les yeux assez profonds, mon cher ! Je ne vous savais pas si timide…

Il l’avait vue, pourtant.

Il l’avait vue, splendide.

Cela n’avait pas duré longtemps, une fraction de seconde, mais il l’avait vue là, à peine la porte poussée, à cet endroit du corps où la conversation l’avait en quelque sorte obligé, là, sous le bureau, où elle voulait, il avait également vu qu’elle avait changé de position. Oh ! insensiblement, mais changé !… La même jambe était croisée sur l’autre, la droite sur la gauche, le même tibia scellé au même mollet, la même cheville à enlacer l’autre, mais c’était patent : elle s’était avancée de peu sur son siège, avait de quelques centimètres relevé sa robe… Le genou toujours pointé sur l’intrus, comme d’habitude ; mais celui-là, ce genou-là, sur cet intrus-là, non pas à l’aguicher : à le défier !

— Je reconnais bien là votre esprit rebelle, cher Antoine… Farouche ! À ne pas vous conformer… Ne pas admettre de vous abaisser, ne serait-ce qu’à l’occasion, ne pas vous tolérer dans la manie dont usent ces messieurs, tous ! professeurs, comptable, intendant, et même le proviseur !… Ne pas vouloir vous mêler à leur communauté, eux, à se rêver ici, à quatre pattes… Est-ce la compagnie qui vous fait peur ?

Elle le fixa, changea de ton, factuelle…

— Je vous rassure, cependant : pas un n’a osé s’approcher. Je n’en aurais d’ailleurs pas toléré un seul, ni à s’approcher, ni à tenter quoique ce soit, encore moins à se vautrer sur la moquette, vous pensez bien !… Je résume : il faut que ce soit vous qui entriez ce soir, voilà qu’au moment où j’aimerais que des yeux s’abaissent, mais s’abaissent vraiment, les vôtres s’envolent !… La vie est mal faite, non ?

Il sourit.

— Voulez-vous savoir pourquoi tous ces messieurs me plaisent, malgré tout ? Parce que je les maîtrise ! Il n’y a rien pour moi de plus excitant que l’équilibre instable dans lequel ils s’étiolent sitôt entrés ici, à manigancer un rendez-vous pour je ne sais quel prétexte, et, le moment arrivé, à se tenir d’abord loin de moi, quasiment le dos à lustrer ma porte, comme s’ils voulaient conserver le plus longtemps possible la perspective que je leur laisse encore de mes jambes… Figurez-vous que je leur fais un signe, alors… De s’approcher… En somme, je leur tolère de gagner en proximité ce qu’ils perdent immédiatement en visibilité !

Elle rit.

— Fausse proximité, d’ailleurs, car nulle part mieux qu’à l’approche de mon bureau ils ne me montrent qu’ils se décomposent ! Il est même arrivé à quelques-uns d’entre eux d’oublier le minable argument les ayant conduits devant moi !

Elle rit encore, se calma.

— Mais vous, cher Antoine, revenons à vous… Vous avez le toupet de faire les deux : rester loin et regarder haut !

— Madame…

— Pffff, loin et haut ! Il y a là, pour une femme, de quoi se vexer !

L’invitation était franche, Antoine s’approcha. Ou plutôt, s’avança lentement. Il décrivit dans la pièce un vague arrondi, contournant le bureau par la droite et s’appliquant surtout à figer les grands yeux de la directrice, la tenir en respect. Leur mouvement mutuel avait été celui de deux têtes l’une vers l’autre, à distance mais l’une vers l’autre, toutes deux mues d’une rotation lente à mesure que le chemin entre elles s’amenuisait, toutes deux muettes de connivence. Héliette Berthoux avait autant qu’Antoine à l’esprit l’image qu’elle désirait lui donner d’elle, image corporelle s’entend : ses jambes magistralement croisées sous son meuble fidèle, l’impertinence de son genou, le galbe que sa cuisse droite traçait à l’envi… Ah ! cette courbe, cette indécente courbe, atone, alanguie, qu’un des profs s’était cru patrouiller d’une main, et pourquoi pas des deux, avait-il espéré devant plusieurs confrères, pourquoi pas des lèvres aussi, à s’enfoncer là, sous la robe, s’enfoncer de la prouesse d’un fleuve parvenant à son terme – prouesse au demeurant suicidaire, avait-il ajouté, mimant par ondulations de ses doigts le progrès contrarié du flux à son estuaire par une marée montante.

Il en eut la bouche ouverte.

Sa main hésitait, continuait de fouiller, parfois refoulée, à s’immiscer d’un entêtement sans borne sous le mascaret rebroussant l’eau claire, et lui-même, dans sa comédie, à user de ces ruses d’amour menant partout, par en dessous, et surtout à ce triomphe où les doigts confus accompagnent la langue sur la dune, reproduisant là, dans l’écartement des rives, quand il n’est plus d’autre avancée possible, le langage des tangues…

— Tout cela est bien maniéré, mon ami, pour un cunnilingus ! lui avait objecté net un agrégé de maths…

Cette courbe – plus physiquement la somptueuse courbe de la cuisse droite d’Héliette Berthoux –, Antoine y était revenu en imaginant à son tour qu’elle n’attendait plus que l’envahisseur, et qu’il était celui-là !… Il en était presque à la surplomber, près du fauteuil ; la directrice se recula. Les yeux bas. La cuisse droite par dessus la gauche. Et constamment vers le sol ce tibia qui lui pressait le même mollet, quasiment fusionnés, à s’être jurés l’un l’autre fidélité dans le marbre. Ses escarpins étaient eux aussi arrimés, ponctuant la silhouette d’une élégance noire, finale.

Antoine était entré, avait regardé, s’était avancé, il ne lui faudrait qu’un geste et les lianes se fragmenteraient, les jambes se sépareraient… Vertigineuse inclinaison que celle de ce corps à s’embellir sous son regard, à s’embellir en capitulant, bientôt le voluptueux massacre !… Oui, enfin les délier, ces jambes, les délier à ce qu’elles ne soient plus que de quelques centimètres écartées, et ne plus tenir ensemble qu’à patienter ainsi, religieusement, avant que d’être empoignées, brassées, fourbues ; ignorait-elle, Héliette Berthoux, qu’il pouvait s’agir là de mots cousins germains pour dire récompensées ?

La directrice s’était reculée de nouveau sur son fauteuil, pivotant légèrement vers Antoine, qui vit ses jambes croisées encore.

La cour était d’un calme paradoxal, sombre, c’était, au moindre bruit, à craindre que ne se rompe le charme. Antoine se saisit alors sur le bureau d’une feuille de papier vierge, ainsi que d’une paire de ciseaux : en deux temps trois mouvements, faire de cela un de ces plumeaux dont on amuse les gigots, à Pâques ! Puis, vérifiant d’un souffle que les bandelettes fussent assez minces, assez souples, assez nombreuses, que la dame pût croire qu’il avait en main un martinet, il s’approcha, à toucher l’accoudoir.

— Que faites-vous ? dit-elle.

— Ne craignez rien, Madame…

— Mais ce…?

— Ce plumeau ?… Ne craignez rien, vous dis-je, je suis venu pour vous saluer…

— Avec ça ?

— Avec ça.

— Mais si, dehors, Antoine, on nous voyait ?

— Entendez-vous qu’on approche, Madame ?

— Vous êtes bien sûr de vous !

Il se rappellerait longtemps le mouvement de poignet qu’il eut à ce moment-là, caressant à la directrice le genou droit de son découpage de fortune, passant et repassant dessus, et de tant de façons que les jambes lentement se débouclèrent ; passant et repassant ensuite sur le genou gauche, libéré, puis entre les deux, à tourner là comme on creuse un nid dans un bol de farine, écarter, écarter imperceptiblement, encore. Et remonter… Remonter entre les cuisses de la même patience, remonter autant que la robe le lui permettrait, laissant les bandelettes épouser la forme de ces jambes sublimes, se modeler d’elles.

Si Antoine dut quitter l’endroit où le plumeau fouinait, ce ne fut pas de mauvaise grâce : pour user au contraire de correction. Héliette Berthoux le comprit, l’accepta. Par réflexe, et certainement par inquiétude, elle avait tenté de refermer les genoux, il la fouetta. Oh, certes, autant que son ustensile malheureux pût l’y autoriser, mais il la fouetta cependant, laissant au passage plusieurs bandelettes mourir au sol. Elle en partit d’un souffle, tête en arrière.

— Est-ce bien …?

— Raisonnable ?

— Oui, c’est cela, Antoine, est-ce bien raisonnable, ici…

— Ici ?

­— Oui, c’est cela, Antoine, ici, dans ce bureau trop éclairé…

— Et dont la porte n’est pas fermée à clé, Madame…

— Oui, c’est cela, Antoine… dont la porte n’est pas…

— Un bureau qu’une baie trop généreuse, derrière vous, Madame, rend vulnérable…

— Oui, c’est cela, Antoine… qu’une baie, derrière moi…

— Sans compter qu’une seconde baie latérale…

— Oui, c’est cela, Antoine, sans compter que la baie latérale…

— … pourrait vous livrer par le flanc aux regards…

— Oui, c’est cela, Antoine, par le flanc…

— Vous livrer par l’arrière et par le flanc aux regards envieux, Madame… Moi qui n’étais venu ici que pour vous rendre compte de la sortie des élèves, vous assurer que tout s’était bien déroulé, enfin vous rappeler que je serai absent demain…

— Vous m’en voyez désolée…

— Désolée ?

— Oui, c’est cela, Antoine, désolée…

— Redressez-vous !

Elle se redressa, s’esquivant du malheureux plumeau. Ou du martinet !

— Désolée de votre absence, demain, Antoine, et surtout de votre absence demain soir, pour la fin des cours, vous y êtes sans reproche, mais ravie (elle reprenait ses esprits), ravie que ma représentation de la femme française ait pu vous motiver à vous rendre dans mon bureau !

Elle pencha la tête, scruta le pion, l’oreille dans la clavicule :

— Maintenant que nous sommes revenus, vous et moi, à plus de civilité, qu’en quelque sorte vous m’ayez soustraite de votre menace en papier, permettez que nous nous quittions sur une note plus…

— Plus ?

— Plus convenable : voici la reine d’Angleterre !…

Elle s’était recalée sur son siège, tirant sur sa robe, serrant les jambes, posant le plat de ses mains sur ses cuisses, dos droit, nuque raide, front neutre.

— Voilà… Totalement présentable !

Elle eut pour continuer un regard espiègle.

Dans la position où Antoine se trouvait, à la scruter debout, pouvait-il le lui rendre autrement qu’à l’identique ?

— Que diriez-vous d’un thé, demain, chez moi, à treize heures ?… Oh pardon : chez moi, après-demain… Privilège des reines, aussi galant sujet que vous serait mal céans de refuser si protocolaire invitation, n’est-ce pas ? Alors, un thé ?… Quoique, si vous préférez un café, cher Antoine, ou tout autre breuvage, j’aurais ça aussi.

Lire la suite :

Wett MonentueilArticle écrit par Wett Monenteuil

Wett MONENTEUIL a publié, aux éditions Numeriklivres :

  • La bourgeoise désinvolte
  • Jouissif partage
  • Les demoiselles de Sigirîya
  • Sensuels voyages

Retrouvez les histoires érotiques de l’auteur sur : http://bit.ly/NLmonenteuil

Laisser un commentaire